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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/375

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dans leur ignorance, lient partie avec ceux qui, depuis plusieurs années, s’enrichissent de leur misère.

Oui, pour un coup d’Etat, là est bien la force à capter. Les Cinq-Cents auraient dû ménager cette puissance qu’était l’armée. Un jour, le représentant Dumolard, à travers ses critiques contre le Directoire, a eu le malheur d’atteindre Bonaparte. Celui-ci a senti l’injure. Voici qu’à l’approche du 14 juillet, en une proclamation à ses troupes, il dénonce les dangers qui menacent la patrie : « Des montagnes, ajoute-t-il, nous séparent de la France ; vous les franchiriez avec la rapidité de l’aigle, s’il le fallait, pour maintenir la Constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains… Les royalistes, dès qu’ils se montreront, auront vécu. » A la suite du général en chef, chaque division veut rédiger son adresse. On lit dans l’une : « La route de Paris offre-t-elle plus d’obstacles que celle de Vienne ? » Dans l’autre : « La horde impure des prêtres organise la guerre civile. » Dans une troisième : « Nous savons que chaque jour est marqué par l’assassinat des républicains les plus purs. Nous savons que les auteurs de ces assassinats sont les émigrés et les prêtres réfractaires rentrés. »

A qui pensait de la sorte, le gouvernement pouvait avec sécurité se confier. Cependant Bonaparte méprisait Barras et ses complices : si jamais il tentait un coup de force, ce serait à son profit, et le coup d’Etat qui se préparait n’aurait à ses yeux d’autre mérite que de légitimer par avance le sien. Donc il ne serait pas l’instrument des prochaines violences. Mais à sa prévoyance une précaution s’imposait : il fallait éviter qu’un rival, en s’offrant au Directoire, ne le supplantât lui-même. Cette jalouse circonspection dicta sa conduite. Non, il ne serait pas l’homme d’exécution, mais il le choisirait et, en le choisissant, le prendrait parmi ceux qui ne sont pas faits pour être grands. Parmi les généraux de l’armée d’Italie, l’un d’eux, Augereau, lui parut tout à fait à son gré. C’était un homme brave et de belle stature, capable de sang-froid et de coup d’œil dans l’action ; du reste, jacobin forcené, d’air osé jusqu’à l’impudence, brutal et plat, roué et familier tout ensemble, ignorant et vaniteux, saturé de préjugés, presque aussi incapable de discerner que de respecter le droit. Six mois auparavant, il était venu une première fois à Paris pour y présenter les drapeaux pris aux Autrichiens. « Quel fier brigand ! » avait dit La Révellière De