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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/324

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suranné. Il employait des périphrases consacrées et des métaphores qu’il n’inventait pas. Il disait u ce mortel, » pour dire « cet homme, » ce qui suffit, si grand que soit l’homme dont on parle. « Quand Thiers veut s’élever, il devient commun, » disait Molé. Cruel, mais très souvent juste. Comme écrivain,… « comme écrivain, me dit un de ses contemporains, vous savez bien qu’il fallait l’entendre parler ! » Rien de plus vrai. Il fallait entendre le mot précis, piquant, imprévu et juste, partir et comme bondir, dardé par les lèvres minces. Il fallait, après un discours du troue où les théories de M. Thiers étaient traitées dédaigneusement « d’ingénieuses, » l’entendre dire, sur une interruption de Rouher : « Prenez garde, ne m’irritez point. Je vous dirai des choses désagréables. Je vous dirai que vos interruptions sont ingénieuses. » Il fallait, quand Rouher encore parlait des « doctrines surannées » entendre cette voix moqueuse, un peu amère qui s’élevait là-bas : « C’est le despotisme qui est suranné. » Il fallait, quand on causait de deux frères dont l’un siégeait à gauche et l’autre à droite, savourer l’accent de bonhomie ineffable avec lequel il disait : « Cela s’entend. L’un est légitimiste, l’autre républicain, et tous les deux sont orléanistes. » Il est très vrai que, comme écrivain, il fallait l’entendre. Et c’est pour cela que ce qu’il y a de mieux écrit dans les œuvres de Thiers, c’est le recueil des discours de Thiers.


VII

Je résumerai très brièvement son rôle politique. Il fut très souvent ministre de 1830 à 1840, et chef de l’opposition constitutionnelle de 1840 à 1848. De 1830 à 1840, à distance, au regard de l’historien, rien ne le distingue essentiellement de Guizot.

Comme Guizot il sentit le besoin de consolider les résultats d’une révolution très légitime et extrêmement embarrassante ; car ce qu’elle avait réveillé surtout dans les esprits, c’étaient les souvenirs de l’Empire. Nous sourions quand nous rencontrons dans les écrivains les plus grands souvent, du temps de Louis-Philippe, l’Empire considéré comme la suite naturelle de la Révolution, comme faisant corps avec elle, et comme le messager formidable de la Révolution à travers