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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/322

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Et, quoi qu’il en soit, l’Histoire de la Révolution et l’Histoire du Consulat et de l’Empire sont non seulement des œuvres qui font honneur au XIXe siècle, mais des modèles qu’on fera bien, en évitant la prolixité, d’imiter au XXe.

Thiers orateur était prolixe aussi, et pourra aussi néanmoins servir de modèle. Aucun homme en son temps n’a été si persuasif. Il s’était fait une éloquence propre, très personnelle, nullement à part pourtant, et dont on peut imiter la méthode, qui consistait dans une apparente causerie, très méditée pourtant, très surveillée et qui savait parfaitement où elle allait. Jamais il ne « le prenait de haut, » comme on dit ; plus convaincu que personne de sa supériorité sur son auditoire, il savait l’art non seulement de ne pas l’affirmer par la majesté du ton, non seulement de ne pas la faire sentir, mais même de ne pas faire sentir qu’il la dissimulait. Sans bonhomie proprement dite, qui est un défaut aussi, et grave, il avait la simplicité parfaite de l’homme qui ne semble songer uniquement qu’à se faire comprendre. Et cette causerie, d’une incroyable souplesse, d’une allure doucement enveloppante, côtoyant, tentant et comme circonvenant le sujet, finissant par le serrer avec une pleine vigueur, variée du reste, tantôt, et le plus souvent, marchant pas à pas, mais du petit pas alerte de M. Thiers, tantôt précipitant son allure et franchissant les espaces, reposant l’auditeur ici par une anecdote, là par un trait spirituel, par un souvenir personnel (ce dont, les dernières années, il abusa), toujours vivante, toujours caressante, toujours amusante et hostile au sommeil, était une telle séduction pour les hommes qu’il a eu cet honneur unique que ses adversaires, alors qu’il gouvernait, firent un article constitutionnel qui lui interdisait de prendre quand il voudrait la parole, considérant la parole chez M. Thiers comme un procédé abusif de gouvernement.

Le plus souvent cette méthode oratoire consistait à raconter. Il savait que les hommes, et surtout les Français, aiment peu l’exposition dogmatique, qui a l’air d’un cours de philosophie, et se défient, quoique plus accessibles à cette seconde manière, de la rigueur des déductions logiques, qui leur parait une surprise et une violence faites à leur esprit ; il prouvait donc en racontant et en feignant de ne faire que raconter. « Ce sont les faits qui louent… » Pour Thiers, ce sont les faits qui