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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/314

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Il faut avouer que l’affirmation de Thiers est elle aussi une supposition, un choix fait entre les possibles, avec le soin seulement de choisir celui qui s’est réalisé, ce qui, pour être commode et placer dans une situation avantageuse, ne prouve pas plus. Il faut avouer que cette affirmation, il ne la prouve pas avec une grande force de logique. Voici le passage où cette philosophie réaliste de l’histoire prend le plus la peine de s’exposer et de ne se point borner à nous accabler du poids du fait même : « Je n’ai ici qu’un mot à dire sur le projet d’établir en France à cette époque le gouvernement anglais… (Il est gêné parce que ce gouvernement est précisément celui qui s’est établi et a duré, et que par conséquent il semblerait plutôt dans la fatalité historique qu’il se fût établi tout de suite que non pas qu’il ait mis vingt-six ans à ne pas s’établir.) Cette forme de gouvernement est une transaction entre les trois intérêts qui divisent les États modernes, royauté, aristocratie, monarchie. Or, cette transaction n’est possible qu’après l’épuisement des forces, c’est-à-dire après le combat, c’est-à-dire encore après la Révolution. En Angleterre, elle ne s’est opérée qu’après une longue lutte entre la démocratie et l’usurpation. Vouloir opérer la transaction avant le combat, c’est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vérité est triste, mais elle est incontestable ; les hommes ne traitent que quand ils ont épuisé leurs forces. La constitution anglaise n’était donc possible en France qu’après la Révolution. On faisait bien, sans doute, de la prêcher ; mais on s’y prit mal, et s’y serait-on mieux pris, on n’aurait pas plus réussi. J’ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand même on eût écrit sur notre table de la loi la Constitution anglaise tout entière, ce traité n’eût pas apaisé les passions, qu’on en serait venu aux mains tout de même, et que la bataille eût été donnée malgré ce traité préliminaire. Je le répète donc, il fallait la guerre, c’est-à-dire la Révolution. Dieu n’a donné la justice aux hommes qu’au prix des combats. »

Il y a certes beaucoup d’esprit dans cette page, mais ce n’est pas dans une histoire détaillée de la Révolution française qu’il la fallait placer. Ce n’est pas quand on nous montre, tout à côté, quelle quasi-unanimité régnait en France en 1789 sur le fond des réformes à faire et l’énorme majorité qui s’y prononçait pour la royauté d’une part, et, d’autre part, pour une constitution, et c’est-à-dire pour la royauté constitutionnelle, quand on