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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/27

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les chances, c’eût été une si affreuse erreur que la claire intelligence et le cœur loyal de Gambetta se refusaient à se livrer à un tel jeu.

D’abord, relever le pays, puis lui assurer la force militaire, la stabilité politique, l’union, puis, au dehors, le secours des alliances et de l’estime universelle, confirmer en elle la conscience du Droit pour l’heure où la provocation inévitable jaillirait de l’injustice elle-même, — tel était le programme de cet homme d’ardente foi, mais de bon jugement, qui osait à peine se demander s’il verrait « l’heure du drame. »

C’est ce patriotisme nouveau, ce feu sous la cendre, cet enthousiasme dompté, attendant son heure, que la parole de Gambetta sut nourrir en lui-même et répandre autour de lui…

Il mourut.

Il était mort depuis trente ans quand cet amas des vieilles vertus nationales flamba et illumina le Destin aux journées d’août 1914. Qui dirait que la vie et la mort de Gambetta n’aient pas entretenu le foyer ?

Tels sont les services rares et j’oserais dire exquis que le méridional, le démocrate et le patriote ont rendus au pays. Son empreinte est marquée sur un demi-siècle de notre histoire.

Gambetta a senti que la France se transformait, se mûrissait, se repliait plus gravement et s’appuyait plus solidement sur sa force. Elle renonçait au « sentimentalisme vague, » elle rompait avec le romantisme verbal dont les derniers accents retentissaient encore, pourtant, dans l’éloquence fougueuse qui avait voilé les sages, adroits et vigoureux desseins. Reprenons le mot de Gambetta sur lui-même : « Sous les formes de la violence, préparer le triomphe de la raison et de la justice. » C’est l’homme tout entier.

La France a trouvé, dans tous les temps, les serviteurs qui la représentent, l’orientent et la sauvent, selon les nécessités diverses et les alternatives de sa longue histoire.


GABRIEL HANOTAUX.