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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/211

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consul accourut, en chemise, et cria : « Miséricorde, monseigneur, miséricorde ! » Il ferma la fenêtre ; et voilà tout. La plèbe lui eût pardonné ses rigueurs. Mais il fut impitoyable dans sa façon de lever les tailles et multiplia les contributions extraordinaires, disant à qui le trouvait imprudent que « son revenu et les appointements que le Roi lui passait » ne suffisaient pas à un gouverneur. Il comptait bien : la plèbe l’accusa de compter fort. Il réunit contre sa personne une population qui n’avait d’unanimité qu’en haine de lui.

L’on savait que tout cet argent qu’il réclamait donnait grand luxe à lui sans doute et à sa belle Astrée. Celle-ci coûtait plus cher, ayant auprès d’elle ses deux filles Diane et Julienne. Et l’on disait que M. d’Alègre se prodiguait pour les deux filles et leur mère.

Astrée manqua de souveraine habileté. Elle fut insolente. Sa hauteur lui valut de fâcheux ennemis. Elle obtint de son amant qu’il promulguât des édits somptuaires et fît revivre une ordonnance très surannée qui interdisait aux bourgeoises les robes de soie. Cependant elle se parait d’étoffes rares, de joyaux précieux : voire, ses Heures « portaient cinq diamants aux couvertures. » Cette folle avait oublié les conseils que lui donnait Ronsard autrefois, de se tenir au « simple habit, » de n’être belle que de ses charmes et attraits de nature :

De quoi te sert mainte agate gravée,
Maint beau rubis, maint riche diamant ?
Ta beauté seule est ton seul ornement,
Beauté qu’Amour en son sein a couvée.

Cache ta perle en l’Orient trouvée.
Tes grâces soient tes bagues seulement ;
De tes joyaux en toi parfaitement
Est la splendeur et la force éprouvée…

Elle avait oublié Ronsard ou bien se disait qu’au bout de vingt ans il convient de renchérir sur la naturelle beauté.

M. d’Alègre sentit l’inconvénient d’être impopulaire ; il tâcha de se tirer d’ennui par de « belles entreprises : » et la gloire vaut l’amitié. Mais « tous ses desseins lui tournèrent à contrepoil. » Ses tentatives pour s’emparer de Riom, de Sauxillanges, de Saint-Germain-Lombron n’aboutirent qu’à lui coûter du monde. Il risquait bien sa vie et bravement ; il perdait beaucoup de soldats, qui étaient enfants d’Issoire et dont les parents grossirent le nombre des mécontents. Il devint un despote malheureux. Les embarras d’argent lui rendirent l’existence incommode et le caractère