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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/163

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particulier de leur classe et lui sacrifient impitoyablement tout le reste ; le danger devient-il pressant, immédiat ? Ces mêmes paysans ne pensent plus ni à leurs biens, ni à leur vie ; fidèles à l’antique tradition, ils laissent tout pour courir à la frontière et défendre le pays. Avec quelle bravoure folle ils se battent, ces gens qui, l’instant d’avant, semblaient indifférents à la cause nationale et uniquement préoccupés de leurs petites affaires, vous l’avez pu constater vous-même.

« Or ces paysans, en Pologne, forment 80 pour 100 de la population ; et ils sont aujourd’hui, pour la plupart, pauvres et ignorants. Ils sont pauvres, parce qu’ils sont trop nombreux et que si, comme le demandent quelques politiciens, la terre cultivable était également divisée entre eux, chacun disposerait d’un peu moins de deux hectares, alors qu’il faut chez nous dix hectares de terre pour nourrir une famille. Croyez-moi : lorsque nous revendiquons certains territoires de l’Ukraine et de la Russie Blanche, ce n’est pas un fol esprit de conquête qui nous pousse, mais seulement la nécessité. Avec notre population actuelle, nous ne pouvons pas vivre, si nous n’obtenons ce que vous appelez à Paris « la frontière Dunowski. »

« Nos paysans sont ignorants, surtout ceux de l’ancien royaume. Le gouvernement russe les a volontairement tenus à l’écart de tout progrès. Il y avait peu d’écoles et l’instruction n’était pas obligatoire. Pas de chemins de fer, pas de routes : le paysan vivait loin de tout, dans une demi-barbarie. Vous avez pu voir dans nos villages la même cabane, sans fenêtres et sans cheminée, abriter pêle-mêle parents, enfants et animaux. Vous imaginez comment des idées politiques et sociales ont pu se développer dans un pareil milieu. Et cependant, cette classe matériellement et moralement indigente constitue à elle seule les quatre cinquièmes du peuple polonais. Le système électoral, la forme du gouvernement lui ont donné la prépondérance politique, ont mis, pour ainsi dire, le pouvoir en ses mains. Que faire ? Nous ne voulons rien changer au régime que nous avons choisi et qui est conforme à nos traditions et à notre esprit national ; la Pologne ne peut être qu’un État démocratique. Alors il faut changer la mentalité du paysan.

« Condition préalable : décongestionner les campagnes, rétablir en Pologne une sorte d’équilibre démographique. Nous avons deux moyens d’y parvenir ; transporter une partie des