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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/12

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fortes épaules s’inclinaient, sa physionomie devenait plus tendue et parfois douloureuse. Il se trouvait enserré par la mécanique gouvernementale dans la complexité des décisions à prendre, dans le réseau de l’intrigue, dans le fourré des polémiques atroces mordant sa chair jusqu’au sang. Il me parut ému par cette nouvelle face de la fortune et attendri par je ne sais quel affaiblissement soudain de sa nature puissante, mais d’un organisme délicat.

Je le vois encore, appuyé au marbre de la cheminée de son cabinet de ministre, la figure tirée, le teint pâli, l’œil inquiet et s’étonnant ce jour-là, — sur je ne sais quelle injustice imprévue, — qu’on ne lui laissât pas une heure de répit : « Que me veulent-ils ? Pourquoi ces haines ? Que leur ai-je fait ? Qu’ils me laissent agir ! Je ne veux que le bien ! »

J’assistai à la séance du 26 janvier 1882 où, après un ministère de deux mois, la Chambre le renversa. J’entends sa voix un peu lasse laissant tomber sa pensée suprême avec le pouvoir qui lui échappait : « Je ne puis mettre en face de vos appréhensions que ma loyauté, que la sincérité de mes paroles, que les projets que nous avons préparés, enfin que mon passé. Je fais appel à vos consciences… Oui, je pense que cette légion républicaine avec laquelle j’ai passé à travers les luttes et les épreuves, ne nous fera pas plus défaut au jour du succès qu’elle ne nous a fait défaut au jour de la bataille. Dans tous les cas, ce sera sans amertume, surtout sans l’ombre d’un sentiment personnel blessé que je m’inclinerai sous votre verdict. Car, quoi qu’on en ait dit, il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes, c’est la confiance des républicains, sans laquelle je ne puis accomplir ce qui est, — j’ai bien le droit de le dire, — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie. »

J’ai vu la petite maison de Ville-d’Avray assaillie par l’angoisse des fidèles quand le bruit se répandit que la blessure à la main pouvait, par ses suites, devenir mortelle. J’ai veillé le corps au Palais-Bourbon, quand Paris, par un flot discontinu, vint saluer la dépouille. La couronne de Thann fut déposée sur le cercueil et le cortège se développa à travers la longue ville pour se rendre au Père-Lachaise. Au nom de l’histoire de France, Henri Martin, penchant sa tête blanche et son corps voûté sur la tombe, plaignit « cette destinée épuisant en quatorze rapides