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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/99

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sensible à l’ordre, à l’accord profonds qui, par tant de liaisons et dépendances mutuelles, font un ensemble vivant, simplement parce que le sentiment de l’obligation est si fort en lui, la même fonction de service qu’il tient pour la raison d’être de l’individu dans la nation, il l’assigne aux nations anglaises dans l’Empire, à l’Empire dans l’humanité. Comme on s’accordait en Angleterre à fonder la société sur le droit des individus, on fondait l’Empire sur le droit des peuples anglais, — et tel était ce droit que, moralement, il n’y avait pas d’Empire. Droit de chacun de ces peuples à se gouverner, à ne se gouverner que pour soi, en vue de son seul succès personnel ; indépendance absolue de chacun vis-à-vis des autres. Et comme Kipling, au contraire, voit la société fondée sur le devoir, c’est sur le devoir qu’il veut fonder l’Empire. Devoir de jouer pour l’équipe, play for the team, dirait-il simplement en usant des formules de sport qui ont passé à la dignité de formules d’éthique, les Anglais aimant à voiler le sérieux de leurs consignes et convictions. En somme, c’est bien une extension à des peuples de l’idée de l’équipe, ou pour reprendre la comparaison dont il a fait un beau conte, de la ruche. Il existe un Empire : que chaque nation anglaise en prenne conscience, et de ce qu’elle doit à cette plus grande communauté ! Dans un tel impérialisme, il ne s’agit pas d’imperium, mais d’impératif, celui du devoir entre les clans.

Et même, au fond, de pur devoir, car, par-dessous la morale propre de la ruche, il en est une autre, plus générale, universelle, d’origine religieuse, dont chaque conscience anglaise est nourrie, qui l’ait ainsi partie du « système, » et dont les commandements priment tout. Voilà l’essentielle différence de la ruche anglaise et de l’allemande. Pour l’Allemand, l’Etat est l’absolu : aussitôt que son intérêt est en jeu, c’est lui qui définit le bien et le mal, et s’il ordonne, l’être humain n’est plus que sa créature. Pour l’Anglais, il n’est qu’un absolu : la distinction du bien et du mal, principe fixe dans la loi de sa ruche, et qui vaut pour tous les hommes. Reprenant le familier langage que cet Anglais préfère, on peut dire que si la consigne est de « jouer pour l’équipe, » il en est une autre qui la dépasse, et c’est de « jouer le jeu, » play the game, de le jouer suivant la règle qui commande à toutes les équipes. Règle positive, qui ne se contente pas d’interdictions, qui prescrit. Par-delà ce que