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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/95

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et les rues illuminées, dans l’obscurité, dans le désert, ils restent à leur poste, — attentifs, vigilants, durant tous leurs jours, pour que se prolongent les jours de leurs frères. — Soulevez la pierre, abattez la ronce, pour faire meilleur le sentier : — voici qu’une trace se découvre, noire du sang qu’un autre fils de Marthe a versé là, — non pour dresser une échelle vers le ciel, non pour témoigner d’une croyance, — mais en simple service, simplement rendu à son espèce dans le commun besoin… [1]


Et ce sont, pauvres ou riches, tous ceux-là qui « accomplissent la tâche dont ils reçoivent le salaire, » les hommes de la forge, de la mine, du bateau, du tribunal, de l’école, du bataillon, du comptoir, de la tranchée, du rail, de la bergerie, du moulin, et du Sénat, et du Trône aussi (s’il ne sert, nul ne commande), tous les bons ouvriers « qui rachètent la dette de chaque jour par leur pur courage », et qui, sans se lasser, « commencent, poursuivent, achèvent la tache dont ils reçoivent le salaire. »

De tels hommes, le créateur de Mulvaney et de Mac-Andrew les juge beaux, parce, que dressés à leur travail de chaque jour, qui peu à peu a façonné, orienté tout leur être, — beaux par ce vigoureux caractère professionnel dont lui-même a marqué le relief en tant de figures de soldats, officiers, administrateurs, ingénieurs, journalistes, artisans, marins, paysans, hommes d’affaires, qui peuplent ses contes. Et non seulement beaux, mais joyeux de l’organique joie qui naît de l’équilibre établi, de l’adaptation définitive, chacun aimant sa tâche, dont les rythmes sont à présent ceux de sa vie, en ayant besoin comme de son pain quotidien, comme de son salaire, y pensant plus souvent qu’à son salaire, en recevant, et non de son salaire, le sentiment de sa raison d’être et de sa dignité [2]. Sans doute, il est dans notre monde moderne des besognes où l’homme ne trouve ni dignité ni raison d’être, et de là, nous a dit Ruskin, de cette humiliation, tant de haines et révoltes d’esclaves. Mais dans les camps de l’Inde, sur la mer, dans les fermes du Cap et du Canada, dans les campagnes du Sussex, Kipling a surtout vu les vieux, les éternels métiers où l’âme apporte sa part d’amour-propre, de fidélité, de bravoure, où le plus simple, — paysan, artisan, soldat, — se sent pouvoir et valoir, où le corps entraîné peut atteindre à cette noblesse que nous aimons dans

  1. The Sons of Martha, dans The Years Between.
  2. Cf. Ruskin, Unto this Last, I.