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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/933

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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




« II est aussi peu en la puissance de toute faculté terrienne, a dit Pierre de l’Estoile, d’engarder le peuple français de parler que d’enfouir le soleil en terre ou l’enfermer dedans un trou. » Qu’il arrive à un Président de la République une indisposition ou un accident, voilà toutes les langues qui se mettent en mouvement et, par surcroît, toutes les plumes qui grincent sur le papier. Reportages indiscrets et commentaires fantaisistes se donnent aussitôt carrière. Indisposés par ce débordement d’imagination, des gens bien intentionnés rêvent de sombres complots et aggravent, par des soupçons absurdes, l’émotion qu’ils veulent apaiser. Par heureuse fortune, le peuple français, si on ne peut « l’engarder de parler, » a du cœur et du bon sens. Il ne se laisse pas troubler. Il apprend avec joie que le Président est sauf, qu’un court repos achèvera de le remettre et qu’aucune crise politique n’est à redouter. Alors, les langues commencent à se reposer elles-mêmes et la crise des plumes est terminée.

Mais la leçon ne nous servira-t-elle point ? Ne nous déciderons-nous pas à admettre que le chef de l’État doit rester à l’abri des commérages et des insinuations désobligeantes ? Vous placez un homme à l’Elysée pour représenter la France ; vous lui retirez tout pouvoir d’action ; vous lui refusez jusqu’au droit d’exprimer une opinion personnelle ; vous ne lui permettez même pas de se défendre, s’il est attaqué : ne pouvez-vous, du moins, pendant les sept années de cette magistrature sacrifiée, lui épargner les médisances et honorer en lui la nation dont il est le symbole ?

Passe encore lorsque le Président, ayant pris, avant son élection, une part active aux batailles politiques et s’y étant fait, malgré lui, des adversaires, n’arrive pas à les désarmer, pendant son septennat,

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  1. Copyright by Raymond Poincaré, 1920.