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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/901

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Tout cela forme un singulier mélange, auquel il serait aisé d’ajouter d’autres traits encore. Il n’y aurait guère d’hérédité littéraire plus compliquée ou plus chargée que celle de ce grand curieux et de ce prodigieux lettré, versé dans le détail de cinq littératures, capable de réciter par cœur, dans le texte grec, des tirades entières de l’Orestie, et qui se plaisait, dans ses vers, à poser des énigmes en faisant des paraphrases de Jehannot Lescurel et du Vidame de Chartres… Mais avez-vous lu le Vidame de Chartres et Jehannot Lescurel ?

Swinburne n’aimait pas seulement les lettres : il aimait les livres, ce qui est la façon sensuelle d’aimer les lettres. Il avait la manie de l’exemplaire rare, de l’édition originale, avec tout ce qu’elle comporte de petits travers, de plaisirs et de tourments aussi charmants que des plaisirs. Un bon tiers de sa correspondance est rempli par les trouvailles du fureteur et du bibliophile. Il faut avoir un peu soi-même ce goût noble et charmant, pour comprendre avec quel intérêt passionné le poète fait les honneurs de sa bibliothèque et des belles choses qu’il a recueillies, comme le héros d’Anatole France, « au prix d’un modeste pécule et d’un zèle infatigable. » Avec quel orgueil il nous montre sa petite collection de drames « Elisabéthains, » dans ces in-quartos qui ont été le format classique de tout le théâtre européen au XVIIe siècle ! Quel cri de triomphe, lorsqu’on exhume par hasard à Hambourg « l’œuf de phénix, le nid d’oiseau Rok de la littérature shakspearienne ! » Quel plaisir pour le poète d’annoncer qu’il vient de découvrir les Contes de La Fontaine, dans l’introuvable édition des fermiers généraux, ou lorsqu’il vous invite à voir dans sa bibliothèque « deux petits Boccaces latins de 1470 (une jolie date, n’est-ce pas ? ) » Sans ce trait, il manquerait quelque chose à Swinburne. Aimer ainsi les poètes non seulement dans leurs œuvres, mais en quelque sorte dans leur chair et sous la forme originale où ils se sont révélés, il semble que c’est les connaître et les aimer deux fois.

Mais je n’aurais pas donné l’idée de l’homme et de l’écrivain, tels qu’ils nous apparaissent dans cette correspondance, si je n’avais montré la générosité, le désintéressement, l’âme la plus irritable, mais la plus exempte d’envie, et au milieu de ses grandes colères, le bonheur d’admirer, le don de sympathie qui fait la jeunesse des poètes. Jusqu’à son dernier jour,