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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/900

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n’avait écrit les Châtiments, et se serait-il avisé que l’enfance était un thème délicieux, si le même Hugo ne le lui avait enseigné dans l’Art d’être grand-père ? Livresque, il l’a été comme un humaniste de la Renaissance, et comme nul ne l’a été peut-être depuis Ronsard. Il finit par avoir la phobie d’un déplacement ou d’un voyage, par ne plus oser affronter seul les embarras d’une traversée. A partir de l’âge de quarante ans, il rompt à peu près tout commerce avec le monde extérieur, pour mener à Putney, dans la banlieue de Londres, dans la maison de son ami Watts, qui lui sert d’homme d’affaires, de garde du corps et de nourrice, une existence calfeutrée de chartreux littéraire.

Cette manière d’être particulière, on en trouverait sans peine dans sa correspondance, plus d’un piquant exemple : telle sa haine inextinguible pour Napoléon III ou pour François-Joseph et pour les autres tyrans de l’Europe, sans qu’il lui vienne jamais l’idée de secouer la tyrannie de la reine Victoria, dont le joug aurait dû lui peser davantage. Cette grande passion républicaine, c’est aussi de la « littérature. » Et il y aurait encore plus d’une remarque à faire, en feuilletant ces Lettres, sur 1(3 paganisme de l’auteur et sur son « hellénisme, » qui apparaissent quelquefois comme une forme de son jacobinisme. Sans doute, ce dernier trait se retrouve aussi bien chez Leconte de Lisle, par exemple, et Giuseppe Carducci, comme si l’inspiration antique qui a marqué la poésie vers le milieu du dernier siècle, était une réaction contre la religiosité de la première moitié. Mais aucun d’eux ne pousse aussi loin que Swinburne la manie anticléricale. Il lui arrive parfois de s’exprimer sur ces matières avec la grossièreté d’un Encyclopédiste. Je voudrais traduire, mais le lecteur ne le souffrirait pas, une lettre sur le. Sacré-Cœur et Marie-Alacoque, où l’on est surpris de retrouver, au XIXe siècle, la manière dont le XVIIIe a traité la Pucelle. Swinburne affecte de ne pas écrire : « Dieu me bénisse ! » ou « Dieu me pardonne ! » mais : « Quelque chose me pardonne ! » Il se livre à des railleries surannées sur le caractère insupportable de Jéhovah dans la Bible. Le petit-fils de l’ami de Mirabeau en était resté sur ce point aux lectures du grand-père. A côté d’Eschyle et de Sophocle, de Shakspeare et d’Hugo, de Villon et de Baudelaire, il y a dans sa tête un coin des philosophes, avec- une niche spéciale pour l’ami de Mlle Volland et l’auteur du Neveu de Rameau.