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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/898

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menaient une vie turbulente à l’écart du pouvoir central, au bord d’une mer sauvage comme eux, sur les côtes déchiquetées, les bruyères et les roches en désordre du Northumberland. Il se flatte d’en avoir conservé l’énergie : et que ce soit dans un corps si menu et de charpente délicate, qui semblait, en naissant, ne pas promettre une heure de vie, mais qui s’est trouvé résistant aux plus violents excès et aux pires surmenages, cela lui paraît un signe de son essence spéciale et de sa nature exceptionnelle.

Le fait est qu’il n’y a guère d’exemple d’une nature plus tyranniquement formée pour la fonction de l’artiste. Je ne parle pas seulement de sa précocité ; Swinburne ayant détruit tous ses vers d’écolier, nous ne pouvons plus savoir ce qu’ils annonçaient de son talent. Mais il a pu écrire « qu’il ne s’est jamais senti d’ambition ou de goût pour aucun autre métier et aucune autre gloire que celle du poête, » et n’a jamais connu « de plus grand plaisir (physique ou autre) que celui d’écrire en vers. » Il ne s’intéresse réellement dans le monde qu’à la poésie. Faire des vers ou lire des vers lui parait être la seule raison honorable d’exister. On peut se demander s’il a vraiment aimé l’amour ; excepté la mer, qu’il adore, et qui baigne son œuvre, et dont il reste peut-être le plus merveilleux poète, il semble à peine sentir le charme de la nature. Dans ses deux volumes de lettres, il n’y a pas un coin de paysage. Lui, le « Grec » d’Atalante et d’Erechtée, la Méditerranée le dégoûte. Veut-on une de ses descriptions ? Voici une lettre de Paris : « Je raffole de cette ville. Je n’y étais jamais venu. Quelle chose ébouriffante que ce Concert champêtre de Giorgione, avec cette femme à la fontaine, sur laquelle il y a un si beau sonnet de Gabriel ! Et le Saint Etienne de Carpaccio !… » Il n’a vraiment vu dans la vie que des tableaux ou des livres. Il n’y a jamais cherché autre chose qu’un objet d’art.

On ne peut s’empêcher d’observer le rapport de ces vues avec celles de nos Parnassiens et surtout de notre Gustave Flaubert, que Swinburne a connu, mais sans qu’il puisse être question d’autre chose que d’une ressemblance et d’un air de famille : et c’est peut-être en effet aux Lettres de Flaubert que nous font le plus souvent songer celles du poète d’Astrophel. On y retrouve ses grandes colères et ses imprécations et ses réjouissantes fureurs. Ce sont des injures de cannibale