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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/890

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mélo romantique soi-disant humanitaire ; car Alceste n’est point un « Christ, » ainsi que certains l’ont proclamé ; ce n’est qu’un homme comme les autres, — et c’est ce qui fait la grandeur de l’œuvre. Alceste devrait s’en aller en proférant ses grands mots de trahison, d’injustice, etc. dans une sorte de folio atrabilaire, et non sombre, et ronronnant comme Obermann.

Le sagace critique Geoffroy, dont l’admiration pour Molière était si totale et si haute, tenait pour le Misanthrope « ridicule ; » ses pointes contre J.-J. Rousseau contempteur d’Alceste, en font foi : « Il (J.-J. Rousseau) jouait lui-même avec assez de succès dans le monde le rôle du Misanthrope, pour être fâché que Molière eût rendu ce personnage ridicule. Si l’on en veut croire Rousseau, « c’est le ridicule de la vertu que Molière a joué… » Comment un philosophe qui se pique si fort de dialectique a-t-il pu se permettre une subtilité aussi puérile ?… Molière a joué le ridicule d’un homme estimable par quelques vertus. » C’est la voix de la raison. Ne laissons pas déformer l’œuvre de Molière par des acteurs « politiciens. » Voilà le devoir cher à ceux qui ne tiennent pas à la facile « popularité, » le devoir d’un « directeur d’études » digne de ce nom.

A la dernière reprise d’Amphitryon, la pièce, longuement répétée, fut « détaillée » avec une subtilité méritoire, mais dans un rythme beaucoup trop lent, au sein d’un luxe de « luminaire » multicolore dont l’effet ne favorisa pas toujours le texte difficile. Il provoqua, dans le détail, quelques petites discussions. L’obscurité complète du décor du Prologue ne contribua pas peu à contrarier le public, qui n’écoute point les acteurs quand il ne les voit pus. L’œuvre fut un peu perdue dans un trop grand décor. Quand « il ne se passe rien » dans une pièce, il faut concentrer toute l’attention du public sur les personnages « rapprochés. »


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Pour les Femmes savantes, sauf encore la vastitude excessive du décor qui nuit à l’intimité de certaines scènes, à l’ « accent » de certains morceaux, on ne peut qu’applaudir à l’essai rationnel de mise en scène nouvelle qu’on doit à M. Albert Carré. Les Femmes savantes, ce chef-d’œuvre d’un génie dans toute sa maîtrise, en dépit des protestations qu’elles provoquent parmi les « intellectuels » de chaque siècle, des