Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/889

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


boîte où sont les habits de la représentation du Misanthrope, consistant en haut-de-chausses et juste-au-corps de brocart rayé or et soie gris, doublé de tabis, garni de ruban vert ; la veste de brocart d’or, les bas de soie et jarretières ; prisé trente livres. » Cette estimation de trente livres est assez considérable, eu égard au prix des autres costumes éclatants figurant à l’inventaire. C’est qu’en effet Alceste n’est pas le Paysan du Danube. J.-J. Rousseau en a gémi, mais Molière l’a voulu « honnête homme du monde. » L’amant de Célimène a de la fortune et ne s’habille pas sans une certaine élégance, mais il brave ouvertement la mode et se présente en gris un jour de réception chez la coquette mondaine. En gris !… Que l’on relise certains passages de Saint-Simon, et l’on constatera quelle faute contre l’étiquette Molière a voulu que commit son héros qui, par surcroit, se « larde » de rubans verts !

Une tradition s’est introduite qui s’est peu à peu substituée à la vraie. Après avoir joué Alceste en poudre (habits Louis XV et Louis XVI), on l’a joué en habit carré ; puis, revenant au costume Jeunesse Louis XIV, ou l’a vêtu de noir ou de vert sombre, « afin que les rubans verts ne surprissent point. » ( ? ) Et pourtant, la volonté expresse du Molière nous a été transmise : « Brocart rayé or et gris, » sur lequel les rubans verts font une tache voulue. Quant à la « perruque blonde, » elle ne saurait orner le chef d’Alceste, qui s’acharne avec ironie sur « le mérite éclatant de la perruque blonde » de Clitandre.

Nous convenons que l’interprétation générale du rôle devait, particulièrement dans sa dernière partie, être tendre et dramatique, si l’on songe au goût persistant de Molière acteur pour le « pathétique, » qui lui avait si mal réussi dans Don Garcie, ainsi que nous le disions plus haut ; mais Molière fut, à coup sûr, comique dans la première partie du rôle. Un détail topique nous est parvenu au sujet de l’apostrophe du deuxième acte :

Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis…

A propos de quoi Brossette rapporte que Boileau aimait à reproduire, en l’imitant, « le rire amer si piquant » dont Molière attaquait la riposte aux petits marquis.

On ne saurait non plus terminer cette comédie satirique en