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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/831

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plus vigoureux. Le soir, devant les longs cyprès s’effilant sur le ciel, on discute longuement des couleurs et des lignes.

Une année, une grande découverte : la correspondance et l’œuvre de Flaubert. L’ancienne abonnée du Journal des jeunes filles avait oublié sans doute la lettre enfantine envoyée au trop accueillant directeur, mais elle conservait secrètement le goût d’écrire qui lui était venu là-bas, dans la petite maison catalane, tandis qu’elle tissait ses dentelles d’or ou de lin. Elle ne voulait en parler à personne et cachait avec soin des essais dont elle comprenait toute la maladresse. Il lui était, dans ces conditions, bien difficile de recevoir les conseils nécessaires.

Ces lettres de Flaubert, touffues, compactes et superbes, furent pour elle une sorte de révélation, le bréviaire même de cet art qu’elle cherchait confusément et ne pouvait connaître. Elle les lut avec une sorte de ferveur. Page à page, religieuse- ment, elle vit naître Madame Bovary, les Trois contes, Salammbô. Pendant des journées entières, elle se répétait certaines phrases qui lui semblaient avoir l’absolue beauté et renfermer l’essence même des maximes éternelles. Et les conseils donnés à Mme Collet, à Louis Bouilhet, au jeune Maupassant, elle les écoutait avec une avidité recueillie.

Tout en haut de la maison, sous les tuiles craquelantes de chaleur, elle avait élu domicile dans un petit grenier encombré de meubles boiteux et de vieilles malles couvertes en peau de chèvre. Personne ne venait jamais là. Elle y portait tous ses livres : elle était tranquille. Cette année-là, à table, en promenade, causant avec l’un ou l’autre, il n’y eut pas un instant des journées où elle n’eût cette impression que le Maître était là-haut et qu’il l’attendait. Quand enfin elle avait pu s’échapper, gravir les marches, laisser retomber derrière elle le loquet rouillé, elle ouvrait le livre avec ce battement de cœur que l’on a en poussant la porte derrière laquelle une présence révérée va vous apparaître.

Cet immense souci de la perfection, cette importance donnée aux humbles choses de la vie, ce scrupule douloureux dans le choix des phrases et des mots, il lui semblait maintenant que l’on ne pouvait oser tenir une plume sans être en proie à tout cela. Devant la pensée puissante et tourmentée qui jaillissait des pages, elle n’avait plus l’impression de lire, mais d’entendre une voix qui parlait. Et elle aurait bien voulu, en réponse, dire