Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/826

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tête » ramages de fleurs vives, raccommodaient les longs filets bruns ; deux bœufs tiraient lentement jusqu’à la pente sèche, plantée de chardons, où n’atteignent point les vagues, les barques qui revenaient de la pêche. Les enfants du pays jouaieni . Il était bien difficile de ne pas se mêler aux jeux de ces enfants-là. André Corthis, l’autre jour, quand je l’interrogeais sur ses souvenirs, m’a dit en riant : « Je suis un peu honteuse. Je n’ai point à citer de ces amitiés d’enfance dont on se sent, plus tard, un peu d’orgueil. Mes compagnes les meilleures furent la fille d’une repasseuse et celle d’un pêcheur, « l’ermite, » qui m’apprenait à faire des dentelles, et ma bonne aragonaise qui nie répétait les chansons composées pour elle, quand elle était dans son village, par les jeunes gens amoureux. »

Dès ce moment peut-être, elle commença d’observer les humbles et de s’intéresser à cette âme qu’ils ont, plus personnelle d’être inculte et violente. Observations inconscientes encore, intérêt tout ignorant de lui-même et qui ne devait se traduire que plus tard. Elle allait s’asseoir dans les rochers de la côte, oubliait l’heure qui passait et s’émerveillait ensuite d’avoir pu rester si longtemps à ne rien faire qu’à regarder les vagues. Elle en éprouvait même quelque confusion.

L’être très jeune, encore enfant, ressent une surprise si violente, non point à découvrir ce monde merveilleux de la vie intérieure qui se développe avec nous-mêmes et n’est point à découvrir, mais à prendre conscience de toute sa secrète et frémissante réalité ! Les quelques grandes pensées dont se désole on se nourrit l’humanité tout entière, commencent de rôder autour de la petite âme, de l’étonner, de la troubler, de l’attirer. L’émoi ressenti, plus profond chaque jour, touche aux délicatesses les plus vives, et semble presque sacré. Il y a je ne sais quelle pudeur à avouer qu’on le connaît, qu’on éprouve tout à coup, sans raison matérielle et qui se puisse expliquer, tant de détresse ou tant de joie. On se cache de penser comme de faire le mal. Tout, jusqu’au simple plaisir de respirer l’odeur du fenouil écrasé, de regarder verdir le ciel au crépuscule, d’entendre s’éloigner vers une ferme, dans les bois, la chanson d’un paysan, — devient mystérieux et ne se peut raconter.

La petite fille n’aimait pas beaucoup que l’on remarquât ses facultés de désœuvrement, ni qu’on lui dit : « Comment peux-tu rester à ne rien faire ? » ni surtout qu’on lui demandât : « À quoi