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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/822

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Les fêtes, les fêtes qui sont pour l’enfant la substance essentielle de l’année, l’unique raison de souhaiter en frémissant d’attente et de joie que les jours passent bien vite, les fêtes n’avaient point là-bas le visage qu’elles ont en France. Ce n’est pas à Noël que l’on dispose les petits souliers, et ce n’est pas dans la cheminée ; mais c’est au balcon, quand viennent les Rois Mages. Climat incomparable où, dans une nuit des premiers jours de janvier, chaussures et joujoux peuvent impunément rester dehors, à la belle étoile, sans craindre la bourrasque, la neige et la pluie !

La sombre verdure des buis ne jonchait pas les trottoirs au temps des Rameaux, mais les rues devenaient une forêt de palmes blondes que portaient les petits enfants, qu’ils agitaient dans le soleil et qu’ils allaient faire bénir au seuil des églises, palmes tout simplement arrachées au palmier, pareilles à celles qui se dressent dans les vieux tableaux autour de Jésus-Christ monté sur son ânesse, et aussi palmes tressées, ornées, travaillées, toutes chargées de jouets minuscules, de rubans et de sucreries. On les attache ensuite au balcon pour qu’elles portent bonheur à la maison, et la protègent durant l’année entière.

Pendant la Semaine-Sainte, aucune voiture ne circulait dans les rues. Les femmes, si déplorablement « à la mode, » reprenaient toutes la classique mantille. Dans les églises, les Christ et les Vierges étaient habillés de velours noir. Et chacun portait au tombeau le cierge qui doit être consumé à demi et qu’on allume ensuite pour se garder de la foudre, pendant les grands orages.

Pâques voyait arriver de la montagne les chevreaux charmants aux longues pattes que l’on parquait au milieu des avenues et que l’on égorgeait et dépouillait là, séance tenante, pour que l’acheteur n’eût plus la peine que d’emporter une effroyable petite chose, inerte et sanguinolente. Pour la Fête-Dieu, la procession qui partait de la cathédrale et se déroulait dans les ruelles du vieux quartier était tout embaumée par l’odeur profonde des genêts effeuillés. La Toussaint amenait la célébration presque païenne des longs repas faits au cimetière, sur la tombe des disparus. Enfin, quand revenait Noël, conduits par les grands Aragonais aux bas blancs, au mouchoir tordu sur la tempe, les troupeaux de dindons se répandaient en piail-