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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/821

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enfants d’Édouard, » chantait, voulait faire du théâtre, souhaitait une destinée extravagante et superbe. C’est pendant une révolution qu’elle connut son fiancé, officier à bord d’un des navires envoyés par la France pour y recueillir ses nationaux pendant que le fort de Monjuich bombardait la ville. C’est pendant une autre révolution qu’elle se maria ; en se rendant à l’église, à minuit, selon la coutume d’alors, elle dut relever sa robe de satin pour franchir les barricades dressées au travers des rues. La fusillade crépitait sur les toits. Elle ramassa, toute chaude, une balle tombée près d’elle et qu’elle conserva toujours.

Elle vint ensuite à Paris, y demeura désormais, et la vie, la France, les années assagirent cette romanesque. Mais elle avait conservé des facultés d’enthousiasme dont la jeune vivacité devait persister jusqu’à la vieillesse extrême, jusqu’à la mort. Son goût des livres était devenu le goût des lettres. Dans son fauteuil d’aïeule, sous la clarté blanche de ses cheveux lumineux, elle se plaisait à discuter de tout ce qui se pense ou s’écrit. Elle savait aussi, bien joliment, évoquer ses souvenirs, juger et railler quelques-uns d’entre eux avec un très fin bon sens. Et son inlluence devait être grande sur la petite fille assise auprès d’elle et qui s’émerveillait de l’écouter.


André Corthis savait tout juste lire et pas très bien écrire, quand les circonstances amenèrent sa famille à retourner dans cette Espagne dont on parlait tant autour d’elle. Qu’elles sont vives et profondes et avidement accueillies ces impressions reçues de la septième à la douzième année ! Cette ville de Barcelone, opulente, active, très moderne et chaque jour se modernisant davantage, est généralement dédaignée par l’amateur de pittoresque. Tout cependant y était singulier pour la petite Française : les maisons couronnées de terrasses d’où s’envolent le soir de tournoyantes nuées de pigeons gris et blancs, le port si bleu, avec ses beaux navires, le « Sereno » qui d’heure en heure chante toute la nuit le temps qui passe et la couleur du ciel, et les églises surtout, les sombres églises, Belen, Santa Maria de Mar, la cathédrale, avec leurs grilles et leurs cierges, leurs Christs déchirés, leurs grandes Vierges au cœur d’argent, aux larmes de cristal.