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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/82

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de poids, de masse, qu’il nous communique ; et la différence est de même ordre entre les deux personnages. Leurs âmes seules nous sont données, et telle est la puissance de l’évocation que les corps, les physiologies nous apparaissent : la ceinture vaste et la forte mâchoire de l’armateur, bovin, sanguin (il meurt d’un coup de sang), mafflu comme l’ancien John Bull dont un squire en habit du XVIIIe siècle est la figure populaire ; et en contraste, la silhouette osseuse, stricte et droite, la longue mine jaune, expressive, l’orbite profond du vieux mécanicien écossais qui ne parle qu’à lui-même. En tous deux la volonté domine, mais agressive chez l’un et quasi matérielle, participant de la fougue animale, attachée au monde sensible pour se le soumettre et s’y étendre, — secrète, au contraire, chez l’autre, jaillie du seul esprit, dépouillée et retournée vers le dedans, appliquée à soi-même pour se régler sur une idée. Celui-ci n’est pas « arrivé ; » il n’a jamais rien conquis, dominé personne que lui-même. Son univers est intérieur, et son austère discours n’est que celui de la conscience.

C’est la nuit, dans une chambre de chauffe, au fond d’un vapeur qui vient de l’autre face du monde, et dont s’achève la montée vers le nord. L’Angleterre approche, l’éclair d’Ouessant décroit ; ciel obscur, mer calme. Le vieux chef veille au milieu de ses machines. Il n’entend que leur puissante, régulière pulsation ; elles seules semblent vivre en cette heure nocturne où les humains ont comme disparu du navire. Autour de lui, rien que des lueurs fixes ou rythmiques de métal, le glissant, inflexible retour des énormes masses d’acier, l’exact et patient concert de mille pièces dont le travail distribué assemble en une seule poussée la force de sept mille chevaux. Aux yeux de l’Ecossais calviniste dont l’âme n’est que rigorisme et rectitude, quelle beauté de cette puissance disciplinée pour un service, et quel symbole du monde ordonné par la Volonté souveraine pour des fins prédestinées, de la vie régie par la conscience, inflexiblement appliquée à ses tâches prescrites ! Les grands bras violents et souples recommencent toujours de monter ; les manivelles géantes, tête basse, reprennent toujours leur inévitable, infatigable élan ; les clapets palpitent, l’arbre tourne, et l’homme rêve à cet accord, a cet obstiné labeur, « maintenu à tous les angles débande, à toutes les vitesses, contre tous les tumultes de la mer »