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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/74

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les mouvements ! Blême, baveuse furie de la tempête, folle clameur sur le récif ou le banc de sable de la bouée à cloche, qui plonge, surgit, oscille, au clapotis de la marée, quand le vent souffle « à contre, » au galop du jusant précipité : « Je sonne aux portes du Destin, je chevauche les cornes de la Mort ! » Et puis la houle au ventre lisse, quand tombe soudain le baromètre, — grise, sans écume, énorme, croissante ; ou bien l’arrêt, la chute massive, le long croulement progressif de la vague, l’immense, oblique fumée des embruns devant la meute hululante du vent ; et, encore, dans la nuit, le tressaillement, le faux pas, l’écart du beaupré soudain coiffé d’un paquet de mer, et qui émerge, pointant dans les étoiles. Et enfin, le régulier nuage de l’Alizé, et, par-dessous, l’étendue couleur de saphir, mille fois plissée, et qui gronde :


The orderly clouds of the Trades, and the ridged, roaring sapphirethereunder [1]


Je donne l’immense, l’intraduisible vers anglais. Les lecteurs de Kipling, — il en a partout, — qui ont vu, vers le milieu du jour, du haut d’une hune, le cercle ardent de l’étendue tropicale, retrouvent ici leur vision. Mais il suffit de connaître la langue pour sentir les suggestions d’un tel rythme, qui rappelle directement la traduction anglaise des Psaumes, — le pouvoir des longues syllabes soutenues, le vague, infini bruissement de la consonne allitérée, comme celui qui monte à la fois de toute la mer ; la valeur enfin du dernier mot, qui prolonge cette rumeur en évoquant aussi les grandes tonalités bibliques. Car ici la force touche à la majesté, et le grave émoi de l’âme devant l’Eau planétaire, seule et nue sous le Soleil, participe de la religion.

De même pour le monde humain. Il le transpose dans le mode majeur ; car là aussi c’est à la puissance qu’il est sensible, à ces états et formes de l’homme qui signifient la plénitude et le sursaut de la vitalité vierge, la force du vouloir actif, qui résiste, combat ou se déploie dans le triomphe. Un de ses plus beaux chants n’est-il pas cette grande mélopée triomphale que Mowgli clame sur le cadavre de son ennemi, Shere Khan, et dont les répétitions rythmiques (on perçoit le

  1. The Sea and the Hills, dans The Five Nations.