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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/73

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français, n’est plus pour des terriens qu’une longue devinette. En anglais, peu importe que le lecteur ignore les termes nautiques : l’étonnante palpitation des mètres reste et agit, et dans les élans et saccades de ces vers-là, on sent passer à la fois les pesées de la manœuvre, le claquement de la toile, le premier tumulte du vent et de la mer, le désir et puis l’ivresse de l’espace.

La même force dont les rythmes de Kipling nous rendent les mouvements, tout son art la manifeste. A propos de ses contes, nous avions tenté, jadis, de définir sa vision et son style. A cet égard, nulle différence possible entre le prosateur et le poète. Même retentissement de la sensation sur l’être profond, même énergique réaction, qui, pour la rendre, suscite le signe le plus juste et le plus dense, l’image la plus chargée de sens émouvant et précis ; mêmes raccourcis, par conséquent, même valeur lyrique communiquée aux mots les plus précis et réalistes, même jaillissement, même certitude et nudité presque abrupte de l’expression, même effet de surprise et presque de choc. Mais dans les poèmes, on sent à plein l’influence de la Bible, du vieux Livre où s’exprime aussi une âme véhémente : l’art de presque tous les grands écrivains anglais, depuis la Réforme, l’a subie, cette influence, à travers la version superbe du XVIe siècle. Ajoutez les pouvoirs propres à l’anglais, langue de poésie entre toutes, parce que le signe y est si près de l’image, parce qu’elle en donne un pour chaque mouvement de l’âme, pour chaque nuance, degré de l’objet et de la sensation. Et le vocabulaire est ici le plus anglais qui soit, le plus riche en mots brefs, monosyllabiques, et que l’allitération entrechoque, fait sonner comme dans les violents poèmes anglo-saxons.

La même force encore commande les sympathies de l’artiste. Dans les choses, c’est aux aspects toniques qu’il s’accorde, à ceux qui traduisent surtout les grandes énergies simples. A cet égard, si on voulait le définir par son contraire, il faudrait l’opposer à Shelley, poète de l’âme extasiée, des évanouissements, de la sensitive, des parfums, qui ne montre la matière qu’à l’état radiant, — astral, diraient les spirites. Nul lyrique n’a si peu chanté les fleurs et le clair de lune, aucun^ n’a si rarement écrit le mot : amour. Mais comme il a regardé, comme il sait la mer, qui est la plus grande énergie visible de notre monde, — la mer et les choses de la mer ! Comme il en reproduit en lui-même, comme il en fait passer en nous la vie,