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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/706

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ornés. Nous sommes plus mal informés touchant la forêt primitive que touchant le paradis terrestre. Enfin, dans l’amoureux sentiment que les histoires, les légendes et nos contemporains nous donnent à examiner, l’idée de l’amour a beaucoup d’importance. L’idée de l’amour modifie le sentiment de l’amour : et c’est modifier l’amour.

Edouard du Puget dit à une jeune femme : « Il y a deux races de gens parmi nous : les romantiques et les libertins… » Ceux-ci, les libertins, ce qui les distingue est la légèreté d’esprit du XVIIIe siècle et du temps de Watteau : « Pour ces gens-là, l’essentiel était d’avoir présentes toute son intelligence, toute son aisance dans les circonstances graves de la vie et de se tirer de tout, souffrance ou ridicule, par un mot. C’était l’héroïsme de l’esprit. » Or, la race des libertins s’en va, si elle n’est partie : Edouard du Puget, par moments, se croit le dernier des libertins ; et, par moments, il s’aperçoit qu’il se vantait, car il est moins frivole qu’il ne le paraît à lui-même.

A son avis, c’est grand dommage que l’on ait renoncé à l’idée libertine de l’amour. Qu’est-il donc arrivé ? Autrefois, « chaque chose était si bien à sa place, il y avait une hiérarchie… » une hiérarchie des idées et des sentiments… « établie si parfaitement que l’on ne se posait aucune de ces questions médiocres qui accaparent maintenant notre intelligence gauchie. Dès l’adolescence, on s’interroge aujourd’hui sur mille ennuyeux problèmes de religion, de morale, de sociologie ; on cherche son devoir, sa voie et autres fariboles : et, la vie se complique-t-elle, on ne sait plus que se lamenter. Autrefois, on ne prenait rien au sérieux ; à présent… Prenez garde, Marthe ! Au commencement, il y a le romantisme ; à la fin, la neurasthénie ! » Marthe répond à Edouard du Puget : « Vous n’aimez au monde que la frivolité ? » Il réplique : « Il faut avoir perdu pas mal d’illusions et gagné force sagesse pour comprendre qu’il y a souvent plus de profondeur d’esprit à être léger qu’à être solennel. » On n’en doute pas. Seulement, la jeune femme à qui Edouard du Puget donne à choisir la frivolité ou la solennité, ce n’est probablement ni ceci, qu’elle voudrait, ni cela. Entre ceci et cela, n’y a-t-il pas le naturel, qui n’est certes pas solennel et qui peut n’être pas frivole ? Une autre jeune femme, à qui Edouard du Puget reproche de ne l’avoir point assez aimé, se défend ainsi : « Mais personne ne s’aime davantage, dans notre société, Edouard ! Nous sommes tous un peu lâches, étant trop civilisés. Le véritable amour, c’est un sentiment de barbares. Si je vous avais demandé de tout quitter et de fuir avec moi, l’auriez-vous fait ? Non, n’est-ce pas ? Alors, que me