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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/691

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premier interrogatoire, elle se montra plus loquace, commença par attester que, lorsqu’elle quitta le Temple, le Dauphin était plein de force et n’avait aucun symptôme de la maladie dont on a dit qu’il était atteint. Elle ne doute nullement qu’il a été enlevé, car elle-même a vu sortir de l’Ecole de chirurgie un enfant rachitique et contrefait qui, dans un panier chargé sur une voiture de linge sale, fut amené au Temple où il devait remplacer le petit prince. Elle a déclaré tout cela, dit-elle, dans une espèce d’interrogatoire qu’on lui a fait subir il y a quelques mois… Mais « elle sait beaucoup d’autres choses plus graves et plus décisives dont elle ne parlera que lorsqu’elle sera devant la justice, » sûre d’ailleurs « de reconnaître le prisonnier de Rouen et d’être reconnue par lui, s’il est véritablement Louis XVII… »

Plus tard la femme Simon parlera encore, et ce sera au moment de mourir : le 10 juin 1819, quand l’aumônier de l’hospice s’approcha de son lit pour lui administrer les derniers sacrements, sœur Augustine, agenouillée, demandera à la moribonde « si elle n’a rien qui l’inquiète. — Je dirai toujours ce que j’ai dit, » répondit la veuve du savetier ; ce que la religieuse interprétait ainsi : — « En présence des sacrements et de la mort, elle voulut confesser le témoignage qu’elle n’avait cessé de rendre à l’évasion du Dauphin et à son existence. »


* * *

On peut diverger d’opinions au sujet des déclarations de la femme Simon, s’attacher seulement à sa déposition « officielle, » émoussée certainement et peut-être tronquée par les fonctionnaires de la police, ou s’en rapporter de préférence à ce qu’elle disait lorsqu’elle parlait sans peur et sans feinte devant les visiteurs et les religieuses des Incurables, ainsi qu’à sa solennelle attestation de la dernière heure ; mais on s’accordera à reconnaître que, pour le procès si lentement et précautionneusement instruit à Rouen, elle était le témoin obligatoire ; seule survivante de cette période de la captivité du Temple durant laquelle nul doute ne peut s’élever touchant l’identité de l’enfant royal, elle n’est ni folle, ni ivrognesse, elle ne déraisonne point : — d’ailleurs, si elle radote, on le verra bien ! Elle seule peut, en le questionnant sur certains détails des intimités d’autrefois, confondre l’imposteur que la justice