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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/673

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d’Hervagault embarqué sur la Cybèle en 1809. Robert vint flâner a la buvette du Palais de justice et, « après avoir bien examiné » Charles de Navarre-Phelippeaux-Bruneau, attesta que « c’était le même ! » Les magistrats en furent bouleversés ; d’autant que l’aide-major se défendait de compter au nombre des « illuminés. » M. M… après enquête, ne vit en lui, au contraire « qu’un homme infiniment sage et très dévoué au gouvernement. »

M. M… était le deus ex machina envoyé par le ministre Decazes pour conduire l’imbroglio vers un dénouement heureux et discret. On avait insinué à Charles qu’il ferait bien de s’assurer le concours d’un avocat, et, tandis que ses fidèles se mettaient en quête, un jurisconsulte parisien se présenta de lui-même et offrit de consacrer tout sou zèle à la cause du prisonnier méconnu ; il fut agréé avec reconnaissance. C’était M. M.. connu dans la presse judiciaire par la publication d’un copieux recueil de Causes célèbres. Or, M. M… n’était autre qu’un espion dépêché au prétendant par le gouvernement ; l’avocat était ainsi en situation de recueillir toutes les confidences, tant de l’inculpé que de ses fidèles, de capter leur confiance, de faciliter et d’intercepter leur correspondance, de prodiguer les conseils nuisibles à la cause de son client, de surveiller les magistrats et de signaler au ministre tous ceux qui témoigneraient à Charles de Navarre de l’intérêt ou de la curiosité. Ce personnage était évidemment sans scrupules : il s’acquitta avec zèle de sa tache répugnante, car les archives conservent les rapports presque quotidiens qu’il adressait de Rouen au ministre : mais que penser du gouvernement qui se sert de pareils moyens, et n’est-ce point là une preuve manifeste des appréhensions de Louis XVIII ?


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Ce que l’on voulait par-dessus tout empêcher, c’était toute relation entre la Duchesse d’Angoulême et le prisonnier de Rouen : le caractère entier et inflexible de la princesse étant connu, on n’ignorait pas que, si jamais la certitude de la survie de son frère prenait racine en son esprit, aucune puissance, même celle de la raison d’Etat, ne la contraindrait à se taire.

Les gens « qui savent tout, » n’hésitent pas à condamner la fille de Louis XVI, convaincue d’avoir renié son frère qu’elle savait vivant, afin de ne point compromettre les droits de son