Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/61

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


judaïsme, de goï et de pire encore, et finalement reçoit pour tout paiement un retentissant soufflet !


Seul peut-être parmi tous les Juifs de la Communauté Sainte, Reb Jossel détestait l’heure entre min’ha et marew. C’était un étranger venu de Lithuanie, il y avait quelque dix ans, pour épouser Hannélé, la fille du Maître de poste. Et cela s’était fait parce qu’un beau jour, Abraham Tobschiner, qui tient la liste des garçons en âge de se marier dans la région de Vilna, et Aaron Braunstein, qui tient la liste de toutes les filles nubiles dans la région de Kiew, s’étant rencontrés par hasard dans je ne sais quelle synagogue, le nom de Reb Jossel et celui de Hannélé s’étaient trouvés face à face sur leurs listes, par la volonté du Seigneur. Depuis ce temps, Reb Jossel vivait chez son beau-père en qualité de « gendre, » c’est-à-dire à ne rien faire. Mais à l’exemple de nombreux Lithuaniens, restés fidèles au vieux Talmud (et qui ont toujours repoussé, comme indignes du vrai judaïsme, les excitations du Bal chem et des rabbins miraculeux) jamais il n’avait pu s’habituer aux mœurs de ces Juifs d’Ukraine. Tout en eux l’irritait : leur piété turbulente, leur agitation frénétique, leurs cris, leurs vociférations, leurs sanglots, leur familiarité avec Dieu, ces fumeries devant l’armoire aux Thora et ces banquets du samedi dans la maison de l’Eternel, où, pour le reste de la semaine, flottaient des relents de poisson, de volaille et de graisse, mêlés à des odeurs de vin et de pipe refroidie. Surtout, il avait en horreur cette dévotion sacrilège pour le Rabbin Miraculeux, que ces gens de Schwarzé Témé adoraient comme une idole, — dévotion affligeante lorsqu’elle était sincère, cynique et répugnante lorsqu’elle était simulée et n’avait d’autre raison que le plus bas intérêt. « Bon Dieu, se disait-il, faut-il que l’Éternel soit patient pour ne pas foudroyer tous ces gens-là ! La pipe, l’eau-de-vie et le vin, voilà ce qu’ils appellent la sainteté et l’extase ! Ce Zohar, extravagant et fou, auquel ils ne comprennent goutte, ils le préfèrent au Talmud ! Leur rabbin empoisonné, qui vit grassement, lui et les siens, de la misère de tout le monde, ils le préfèrent à Dieu même ! Où donc es-tu, ô Ezéchiel ? Que ne reviens-tu parmi nous, pour lancer l’anathème contre ce mauvais pasteur ?… » Et il se récitait à lui-même, avec un plaisir morose, les versets irrités que le