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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/586

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Nous récusera-t-on, comme étant juge et partie dans notre propre cause ? Présentons, pour finir, des témoignages qui ne sauraient être suspects.

Le premier sera celui de M. Branting, membre de la délégation suédoise, parlant d’ailleurs en son nom personnel et sans engager son gouvernement. Ayant rencontré « des difficultés assez sérieuses, provenant de ce que la coïncidence entre le texte anglais et le texte français n’était pas parfaite dans tous les détails, » et convaincu « qu’une langue unique est nécessaire pour les conventions internationales, » il estime que « des raisons décisives plaident en faveur du maintien de la langue française. » « Autrefois, le latin était la langue diplomatique ; après lui le français, héritier de la clarté latine, a joué le même rôle. Il s’est ainsi formé dans la langue française une terminologie juridique traditionnelle, où chaque mot, chaque expression a sa valeur bien déterminée… Si, à côté du français, on veut instituer une seconde langue diplomatique, il n’y a pas de raison pour qu’on n’en institue pas une troisième, et ainsi de suite. On arriverait vite à établir ainsi dans les relations internationales toute la confusion de Babel. » A ces raisons techniques, il ajoute des raisons plus profondes, qui constituent pour nous un titre de gloire : retenons-les. « Le moyen âge a eu sa langue de culture unique, le latin, ce qui a donné à toute la pensée de cette époque historique un caractère véritablement international. Evidemment, le développement des langues nationales, peu à peu promues à la dignité de langues de culture, était un progrès considérable, un progrès nécessaire. Mais en même temps on a laissé se perdre quelque chose qui eût dû être conservé : l’esprit international. L’universalité de la langue française au XVIIIe siècle a été très précieuse pour créer une civilisation européenne. Notre époque, où les éléments nationaux, — qui facilement deviennent nationalistes, — sont fortement développés, ne doit pas laisser se relâcher les liens internationaux qui donnent son unité à l’humanité tout entière. Un de ces liens les plus solides a été la langue française… » Ainsi raisonne un Suédois ; il conclut que supprimer la langue diplomatique universelle, ce serait un peu comme si on supprimait le système métrique universel ; cette réforme à rebours serait exactement contraire à l’idéal d’où est sortie la Société des Nations.