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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/58

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Là-bas, vers l’armoire aux Thora, deux grands Juifs, coiffés de bonnets de fourrure, montent la garde devant une petite porte, notre et graisseuse elle aussi, comme tout le reste du Saint Lieu. Là, dans la chambre qui lui sert d’oratoire, le Rabbin Miraculeux, éclairé par une bougie, incline sur le Zohar son large front blanc qui ressemble au frontispice d’un livre saint, et ses rides qui font penser à autant de lignes de la Loi. Si fluet et si mince, comme écrasé sous l’énorme chapeau placé sur sa calotte noire, frileusement il s’enveloppe dans son ample manteau de satin doublé de petit gris. Son visage aux pommettes saillantes, rendu plus jaune encore par les papillotes d’argent qui frisent à ses tempes, disparaît dans le haut col de fourrure relevé sur sa nuque, et d’où pendent de tous les côtés treize longues queues de renard noir. Et tandis que dans la synagogue tout le monde s’agite et bavarde, lui, paisible et solitaire, il se repaît des folies du Livre de la Splendeur.

Les Instruments de Sainteté, le Hazën, le petit Rabbin rituel, le Sacrificateur, les cinq fils du Zadik, le Fermier de la distillerie, le Maître de poste, le Président de la société des enterrements, tous les grands personnages de la Communauté ont abandonné un moment leur place réservée contre le mur oriental, pour se mêler au commun des fidèles. Près de la sainte muraille il ne reste plus guère que Schmoul, le cordonnier, — lequel, dans son orgueil d’avoir enfin acquis cette place privilégiée depuis quinze jours à peine (après un orageux débat et une surenchère poussée jusqu’à vingt-cinq roubles) demeure vissé à son banc, comme s’il craignait que Mardochaï, son rival, puisse venir l’en évincer. Et à côté de lui, Reb Eliakoum, le fou, qui ne bouge que deux fois par jour pour aller chercher sa pitance dans les cuisines du Rabbin et qui, tout le reste du temps, demeure assis contre le mur. Là s’endort sa folie, là se réveille sa folie ; là sa folie se nourrit de quels rêves ? Apparemment le Seigneur aime le voir toujours là, toujours agitant les lèvres, toujours marmonnant quelque prière, toujours la tête couverte du taliss [1], la boîte sacrée de cuir sur le front, les philactères au bras, et ne disant jamais un seul mot, même quand les enfants s’amusent à lui tirer la barbe, — inoffensif jusqu’au jour où, dans un brusque réveil, trois ou quatre fois

  1. Écharpe dont on se couvre la tête pendant la prière du matin.