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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/566

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le comte Zavorski, lui revenaient à la mémoire. Au milieu de ces campagnes du Dnieper, où les passions sont si ardentes, les filles si voluptueuses et les garçons si prompts à la jalousie et au meurtre, ces quelques centaines de mètres carrés, occupés par la communauté juive, ne connaissaient ni volupté ni amour ! Ici, la seule idée d’un meurtre passionnel était incompréhensible. Et pourtant, il en avait vu des femmes juives à Kiew, à Moscou et ailleurs ! Quel tempérament, quel feu ! De véritables Orientales, des femmes d’Espagne et d’Italie ! Des parfums trop violents, qu’on ne pouvait longtemps soutenir et qui les annonçaient de très loin. Un excès de bijoux qui, dans les réunions, aurait suffi à les faire reconnaître, si déjà leurs toilettes trop voyantes ne les avaient dénoncées. Et c’était d’un ghetto pareil à celui-ci que ces Juives-là étaient sorties ! Leurs mères ou leurs grand’mères avaient toutes été une de ces bonnes femmes en robe noire, en perruque feuille morte, qui paraissaient si effacées malgré le bel éclat de leurs yeux… Alors, comment expliquer cette ardeur, ce goût du luxe et des bijoux, et ce fou désir de paraître ?… Et l’image de son dentiste se présenta à son esprit, non certes comme une réponse, mais comme une interrogation de plus. Ainsi, lui aussi, Levinhson, arrivait en droite ligne d’ici ! Un homme si propre, si soigné ! Et Isaac Latnik, le premier avocat de Kiew ! Et Brandstein, le grand sucrier, l’homme le plus riche de la Russie ! Eux aussi d’ici, d’ici !…

Cependant, Rabbi Naftali avait fini son compliment, et s’étant courbé jusqu’à terre, il regagnait à reculons les Instruments de Sainteté, ayant plus parlé en cinq minutes qu’il ne parlerait désormais dans tout le reste de l’année. Maintenant, Dieu soit loué, il allait retrouver son prestige et sa vieille autorité ! Il redevenait l’appui, le refuge, le sauveur de tous les membres de la Communauté sainte dans toutes les affaires où les enfants d’Israël seraient aux prises avec des Chrétiens ; et ce n’était pas en discours inutiles qu’il allait gaspiller cet esprit ingénieux qui lui était si nécessaire dans ces combats quotidiens.

Le Commandant avait tiré son sabre pour donner le signal du départ. Il le tint levé quelques secondes, pendant lesquelles, dans un éclair, ayant jeté les yeux une dernière fois sur cette foule juive, il crut voir tout à coup, au milieu de ce troupeau,