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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/563

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Or, un soir, c’était, je crois, le dixième ou le onzième jour qu’ils passaient à Schwarzé Témé, un domestique du château se présenta chez Reb Mosché un peu avant l’heure de minha. La rumeur s’en répandit aussitôt, soulevant l’émotion qu’on imagine, car personne ne doutait que le domestiqué n’apportât la nouvelle si impatiemment attendue. Profonde fut la déception lorsqu’à la synagogue Reb Mosché déclara que le comte Zavorski lui faisait simplement savoir qu’aucun ordre n’était encore arrive, et qu’il fallait prendre patience. C’était donc pour l’éternité qu’on avait ici ces Cosaques ! Les gémissements recommencèrent de plus belle. Et la prière elle-même ne semblait plus qu’un appel au Seigneur pour qu’il éloignât ces païens.

Après dîner, quelques notables se rendirent, comme à l’ordinaire, chez le fils du Rabbin Miraculeux, pour bavarder et boire le thé. Sous les fenêtres, dans la cour, les Cosaques menaient leur train habituel. Vers minuit le bruit cessa, et l’on n’entendit plus que le piaffement des chevaux dans la sainte souka et le ronflement des hommes qui remplissait la nuit d’été. Alors, Reb Mosché se levant, alla fermer les deux fenêtres qui donnaient sur l’enclos, et tirant de son caftan la lettre qu’il avait reçue du Comte, il la traduisit à ses hôtes. Béni sois-tu, Maître du Monde, elle annonçait que le lendemain, à six heures du matin, le détachement quitterait la Communauté sainte. Mais le Commandant ordonnait de tenir secrète la nouvelle, par crainte que ses hommes, dans l’excitation du départ, ne se livrassent à des réjouissances dont les Juifs de Schwarzé Témé pourraient avoir à souffrir.

Pour célébrer l’heureux événement, Reb Mosché avait fait chercher du vin dans la cave de son père ; et qui l’eût vu, au milieu de ces caftans crasseux et de ces barbes jamais peignées, réciter sur la coupe d’argent, qu’un serviteur avait posée devant lui, l’antique bénédiction du vin, et trinquer d’un air joyeux avec le vénérable Hazën dont la main tremblait de bonheur ; qui l’eût vu, à cette minute, le fils du Rabbin Miraculeux, aurait eu peine à reconnaître dans ce Juif tout pareil aux autres, ce Reb Mosché qui, l’autre jour, confortablement installé dans un fauteuil du château, un cigare entre les doigts, s’entretenait si librement sur ses coreligionnaires, avec le vieux seigneur polonais.