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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/561

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— Non, non, Pani Zavorski, ils se conduisent fort bien au contraire ! Toute la Communauté est remplie de reconnaissance… Nous n’oublierons jamais ce que vous avez fait pour nous dans ces moments difficiles, et de quels maux vous nous avez protégés !

— Et maintenant, demanda le Comte, vous sentez-vous plus rassurés ?

— Reb Eliézer nous a écrit, dit le fils du Rabbin Miraculeux avec un peu d’embarras. Les pauvres gens de sa Communauté ont eu beaucoup à souffrir. Mais, grâce au ciel, il semble qu’aujourd’hui les esprits soient bien apaises.

— Tant mieux, tant mieux ! fit le Comte, qui savait parfaitement à quoi s’en tenir sur les événements de Smiara et les périls qu’avaient courus les Juifs de Schwarzé Témé.

Et bien que son hôte n’eût laissé voir aucune ironie dans ses paroles, Reb Mosché était trop subtil pour ne pas en sentir dans sa pensée.

— Eh bien ! oui, Pani Zavorski, reprit-il vivement en abandonnant tout à coup ses habiletés inutiles. Les Juifs de Schwarzé Témé sont aujourd’hui rassurés, et c’est le secret de ma visite ! Croyez bien que j’en sens le ridicule, et qu’après vous avoir tant importuné, ces jours-ci, pour faire venir les Cosaques…

— Vous voulez maintenant qu’on les rappelle au plus vite, acheva le Comte en riant.

— Eh ! vous connaissez nos Juifs, Pani Zavorski. Ils ne sont jamais satisfaits. C’est leur naturel II ne faut pas leur en vouloir !…

Et avec cette liberté d’esprit qui frappait toujours le Comte quand il causait avec le fils du Rabbin Miraculeux, Reb Mosché se mit à lui faire un tableau tout à fait plaisant des sentiments par lesquels avait passé la Communauté sainte depuis la venue des Cosaques : l’enthousiasme des premières heures, et puis le désenchantement, les danses dans la cour, la chanson de Stenka Razine, la musique de l’accordéon qui troublait la prière, et la lettre de Reb Eliézer qui, en rassurant tout le monde, avait fait éclater la sourde irritation longtemps réprimée par la peur ; enfin l’histoire de Leïbélé, — tous ces événements puérils, où s’exprimait cependant l’âme de plusieurs millions d’hommes… Sentant qu’il amusait le Comte, il