Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/558

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’yeux pour voir, moi j’ai vu, malheureusement pour moi. Et se tournant vers Leïbélé, qui se tenait au premier rang des curieux :

— Qu’il dise donc, ce chégetz-là ! qu’il ose affirmer ici, devant le saint tabernacle, qu’il n’a pas bu de vin, tous les soirs, en compagnie des Cosaques, et mangé avec eux de la viande défendue !

Tous les regards se portèrent sur le Soldat.

Que le fait fût vrai ou non, ce n’était pas le moins du monde ce qui intéressait l’assemblée. Personne d’ailleurs ne doutait que le Lithuanien n’eût dit vrai, car d’un « soldat » on pouvait tout attendre ! Mais que ce Reb Jossel, cet étranger, cet hérétique, que chacun haïssait comme il haïssait tout le monde, prit aujourd’hui l’avantage de faire rejaillir sur la Communauté entière la faute d’un de ses membres indignes, cela révoltait tous les cœurs. Chacun espérait bien que, par un mensonge effronté, le chégetz allait confondre l’exécrable Lithuanien, et que le calomniateur recevrait sur-le-champ trente-neuf bons coups de pantoufle, punition ordinaire de ceux dont les propos ont offensé dans un de ses fidèles la dignité du Zadik.

Or, il arriva que le Soldat habitué à mentir dans toutes les circonstances de la vie, fut tellement abasourdi par ce coup imprévu qu’il en perdit la parole. Et le Lithuanien aussitôt, craignant qu’il se reprit :

— Eh bien ! maintenant que tu avoues, qu’as-tu à dire pour ton excuse ?

— J’ai bu, bien sûr, je ne le devais pas, répondit piteusement Leïbélé. J’ai mangé, je ne le devais pas. Mais est-ce ma faute, si depuis une semaine, dans l’intérêt de tout le monde, je suis forcé de vivre en compagnie de ces chiens-là ?

Ah ! ce n’était plus le Leïbélé faraud des derniers jours ! Il ne brillait guère à cette heure, le héros de la Communauté sainte. Et c’était justement de cette contrition et de cette humilité qu’on lui en voulait, l’imbécile !

Apres ce beau coup de théâtre, le Lithuanien, d’un air modeste, était rentré dans la foule, sentant bien que toute parole ne pouvait qu’affaiblir le coup qu’il venait de porter. Mais tout de suite le Hazën, saisissant l’occasion inespérée de reprendre sur les esprits l’ascendant que Reb Alter lui avait ravi un moment, bondit sur le scandale, avec un zèle qui témoignait