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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/556

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ne vint même à l’esprit de personne de reprocher au Soldat ses racontars. Tout le monde a sa place aurait vu les événements sous la même couleur que lui. Et de son côté Leïbélé ne témoignait d’aucune gêne, parce qu’il est sous-entendu là-bas que dans une conversation c’est à chacun de ramener toute chose à ses proportions véritables.

Cependant, sous l’impression de la lettre de Reb Eliézer, des sentiments que la crainte avait jusqu’alors étouffés, commençaient de se donner libre cours. Un grand cercle s’était formé autour du Chantre et du Grand Usurier, qui se disputaient avec aigreur, comme c’était leur habitude ; et des murmures d’approbation accompagnaient ces paroles du Hazën : « La cour du saint Zadik allait-elle devenir un lieu de prostitution et de débauche ? Est-ce que ces chiens et ces chiennes allaient continuer tous les soirs à profaner le nom de Dieu par leurs abominations ? Est-ce que les chants de ces brutes sauvages et le bruit de leurs accordéons troubleraient longtemps la prière ? Est-ce qu’on verrait longtemps encore apparaître leurs faces damnées aux fenêtres de la synagogue pendant les pieux exercices ? Etait-ce un plaisir digne d’un Juif de regarder, pendant des heures, ces diables voltiger sur leurs chevaux ? Dans les théâtres et les cirques ne fait-on pas aussi des choses merveilleuses ? et cependant un Juif qui se respecte met-il jamais les pieds dans ces endroits de perdition ? N’était-ce pas de la folie de jeter à profusion des roubles, quand il y a tant d’orphelins dans la sainte Communauté ? Rien qu’avec cet argent si follement répandu dans l’herbe, quelles Thora magnifiques aurait-on pu offrir à la pauvre armoire de Smiara qui en a, hélas ! tant besoin !… Convenez avec moi, Reb Alter, que les scènes qui se passent ici, sous les yeux de nos enfants et de nos femmes, ne peuvent durer plus longtemps. C’est un chapitre d’Ezéchiel que nous vivons tous les jours. C’est à se demander vraiment, et je me le demande en-effet, si l’arrivée des gens de Poltava eût été un plus grand fléau que l’invasion de la Communauté par tous ces chiens du steppe… » Et du doigt le Hazën désignait la fenêtre, par où arrivait de la cour l’éternelle musique de l’accordéon des Cosaques, et la stupide, l’exaspérante chanson :

Sur la barque qui s’avance en tête
Stenka Razine se tient debout…