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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/552

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Le lendemain, tout était oublié. La journée se passa pour les Cosaques le plus agréablement du monde à festoyer et à courir sur le pré pour faire la cueillette des roubles. Puis, sur les huit heures du soir, cuivres, flûtes, tambours, accordéons et balalaïka se déchaînèrent tout à coup sur la campagne endormie, avec la fureur imprévue d’un orage de printemps. C’étaient les Cosaques qui dansaient, autant pour leur plaisir que pour montrer à ces Juifs que danser, ce n’était pas sautiller d’un pied sur l’autre comme ils faisaient hier au soir.

Au bruit de la musique, Juifs et Juives accourant de la grand’rue envahirent l’enclos du Zadik. Sous les fenêtres du Rabbin Miraculeux, l’orchestre faisait rage. Un groupe de chanteurs mêlait ses voix aux sons des instruments, tandis que les danseurs bondissaient, tournaient, pivotaient, s’élevaient dans les airs, ou bien, presque accroupis sur le sol, lançaient leurs jambes en tous sens avec une vitesse incroyable. De fois à autre, un des soldats s’approchait d’une Juive pour l’entraîner avec lui. Mais vivement Esther, Rachel ou Hannélé se rejetait en arrière avec des cris d’effroi, et les Juifs, malgré leur terreur de faire la moindre offense à leurs hôtes, agitaient désespérément les bras pour faire comprendre aux ravisseurs que cela était défendu, et qu’il fallait laisser les filles, et même les vieilles femmes tranquilles.

Pendant ce temps, les airs de danse, passant au-dessus de la mare, entraient joyeusement par toutes les fenêtres dans les isbas des paysans. Or jamais fille d’Ukraine n’a entendu un air de danse sans être aussitôt transportée. Vite, la chemise des dimanches et la jupe d’indienne a fleurs et la ceinture brodée et le collier de verre multicolore ! Dans les belles nattes noires, les fleurs de la journée ne sont pas encore flétries. Et les voilà parties en petits groupes qui se tiennent par la main, suivies de frères et de galants assez peu satisfaits de les voir quitter le village pour aller chez les Cosaques. Mais il n’y a plus, ce soir, de Cosaques. Il y a des jeunes gens qui dansent et des filles qui veulent danser.

Hurrah ! hurrah ! crient les soldats en les voyant entrer dans la cour du Rabbin Miraculeux. Et aussitôt ils les saisissent, ils les enlèvent, ils les emportent. La musique redouble d’ardeur, et ces fous de garçons, en ivres de sentir des femmes dans leurs bras, semblent ne plus tenir à la terre. Au milieu du