Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/550

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


s’évaporer sous le ventre du cheval, comme la goutte d’eau sur une pelle brûlante. Même Rabbi Zélek, le petit usurier, qui mangeait dans sa cour, les soirs de lune, pour économiser les frais d’une bougie, ne put résister au désir de faire comme les autres. Or justement, cette fois-là, le cavalier manqua son coup. Rabbi Zélek s’élança, revit avec bonheur son rouble qu’il avait bien cru perdu, le ramassa, le fit sauter dans sa main, et sans vergogne le remit dans sa poche au milieu des quolibets.

La fin du jour arriva vite. Juifs et Cosaques regagnèrent le village, forts satisfaits de leur journée. Les fidèles de la Communauté sainte se rendirent à la synagogue pour leurs pieux exercices. Et sur les neuf heures du soir, après la prière de marew, non sans surprise les Cosaques les virent arriver dans la cour du Rabbin Miraculeux, tenant tous à la main une bougie allumée.

Ces Juifs voulaient-ils, à leur tour, leur offrir quelque divertissement ? Ils le crurent quand, sur un ordre d’un petit vieux rabougri qui semblait être leur chef (c’était le vénérable Hazën), tous les Juifs, levant les yeux vers la lune, se mirent à entonner une sorte de chanson sur un air assez lugubre, et à sautiller drôlement sur la pointe de leurs pieds. Etait-ce là chanter et danser ? Que racontaient-ils à la lune ? Qu’avaient-ils à la regarder avec ces regards amoureux, tandis que le suif des bougies dégouttait sur leurs caftans et leurs doigts ?… Après un moment de stupeur, les soldats s’étaient mis à rire et, sans y mettre de malice ni soupçonner, un instant, que ces Juifs se livraient là, sous leurs yeux, à l’un des rites religieux les plus antiques du monde, ils trépignaient, frappaient des mains et faisaient de leur mieux pour encourager les danseurs.

Cela dura environ vingt minutes. Puis, toujours sur un ordre du petit vieillard rabougri, ils soufflèrent sur leurs bougies, et sans plus s’occuper des Cosaques que s’ils n’existaient pas, ils s’engouffrèrent dans la maison du Zadik, où de plus belle ils se remirent à chanter.

C’est un vieux chant magnifique qu’en ces soirs de néoménie, les Juifs d’Ukraine et de Pologne s’en vont ainsi chanter chez leur Rabbin Miraculeux, en buvant des verres d’eau-de-vie accompagnés de friandises et de petits gâteaux secs. Mais les Cosaques étaient trop occupés à bavarder entre eux de cette bizarre aventure, pour faire attention à ce chant, malgré leur