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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/55

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dans ces Royaumes de Dieu. Jamais les coups et les blessures n’y vont plus loin qu’une gifle ; et les vols et les délits y sont également inconnus, car peut-on appeler ainsi un incendie allumé pour bénéficier d’une assurance, une fabrication clandestine d’eau-de-vie, un prêt de cinquante pour cent à quelque grossier paysan, l’usage d’un faux passeport, — toutes choses qu’en leur âme et conscience, les Juifs de Schwarzé Témé n’ont jamais regardées comme étant répréhensibles. Et si, par aventure, l’un d’eux, schlemil et malchanceux, se laisse prendre dans un de ces mauvais cas, il y a toujours moyen, pour éviter de fâcheuses conséquences, de s’arranger à l’amiable avec les fonctionnaires du Tsar, ou bien encore de s’éloigner quelque temps…

Je sais bien qu’il est interdit de faire seulement quatre pas hors de la Communauté sans être muni d’un passeport. Mais alors intervient le Délégué des Juifs à la mairie des Chrétiens du village, personnage qui joue, dans la vie temporelle, un rôle presque aussi important que le Rabbin Miraculeux lui-même dans les affaires supra-terrestres. Etes-vous en peine pour sortir de la Communauté sainte, allez trouver Reb Naftali (c’était le nom du Délégué des Juifs de Schwarzé Témé), et, suivant les circonstances, il vous délivrera aussitôt un faux vrai-passeport ou bien un vrai faux-passeport, — subtil distinguo (mais là-bas tout est subtil) qui veut deux mots d’explication. Un vrai faux-passeport, c’est un passeport en règle, sur lequel le Délégué a posé le cachet de la mairie, à la barbe du maire qu’il a pris soin d’enivrer. Un faux vrai-passeport, c’est le passeport de quelque bon Juif retourné depuis longtemps dans le sein d’Abraham, et dont Reb Naftali a négligé d’enregistrer la mort, car il est aussi chargé de tenir le registre des décès et des naissances, et grâce à lui, par un nouveau prodige qu’on ne voit qu’à Schwarzé Témé, on ne meurt point dans la Communauté sainte, ou du moins, si l’on y meurt, si l’on est rayé à jamais de la liste des vivants, ce n’est que le jour où votre passeport, à force de vétusté, cesserait d’être utile à personne.

Je ne parle que pour mémoire de ces impôts, patentes et autres servitudes dont les gouvernements affligent, on n’a jamais su pourquoi, les malheureux contribuables. Ce sont là simples bagatelles qui se règlent en un tour de main.