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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/544

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L’après-midi, après avoir de nouveau bu et mangé, comme sait boire et manger un Cosaque, les soldats se répandirent dans la rue. En petite tenue d’été, tête nue, la veste de toile serrée à la ceinture, le knout enroulé au poignet, ils avaient l’air moins redoutables que sous leur grande tunique et leur bonnet d’astrakan, avec le sabre et la lance. La plupart ne dépassaient pas la mare et le cabaret d’Isrolik. Quelques-uns cependant, s’aventuraient jusque dans le village des paysans chrétiens. Mais les paysans ne connaissent guère les Cosaques que pour avoir subi quelques expédition punitive, et ceux de Schwarzé Témé, bien que pareille mésaventure ne leur fut jamais arrivée, ne témoignaient aucun désir de faire plus ample connaissance. D’ailleurs, à cette heure de la journée, presque tous étaient aux champs. Les chiens aboyaient dans les cours, et les femmes et les filles se cachaient le visage derrière les pois de géranium et d’œillet. Aussi, les grands garçons ne s’attardaient guère en ce lieu, où rien ne pouvait les distraire, pas même un cabaret ; et vite ils s’en allaient rejoindre, sur l’autre rive de la mare, leurs camarades attablés chez Isrolik — lequel, pour la première fois de sa vie, remplissait jusqu’au bord le verre de ses clients, sans leur faire payer un kopeck !

Chassés des bois par la faim, les chiens qui avaient échappé au harpon des forçats, recommençaient de se montrer, plus silencieux, plus effacés, plus humbles encore que d’habitude. Les soldats s’approchaient d’eux, les flattaient de la main, leur adressaient de petits mois d’amitié comme on en dit à des chiens ordinaires. Et sans doute, entre chiens errants, parle-t-on encore dans les bois de cette extraordinaire aventure, car si les malheureuses bêtes savaient bien qu’à Schwarzé Témé il y avait, chaque année, un jour fatal où beaucoup ne revenaient pas du village, aucun d’eux ne se souvenait d’y avoir reçu des caresses.

A cinq heures, la trompette sonna l’appel dans la cour du Rabbin Miraculeux. La petite ville juive reprit son aspect accoutumé. Les femmes, sur le pas des portes, échangeaient leurs impressions, et trouvaient que ces démons, ces dépendants de Chmelnicki, n’étaient pas aussi terribles qu’on aurait pu le redouter. Leïbélé, à la synagogue, s’abandonnait avec délices au flot de ses souvenirs militaires, et tout le monde l’écoulait maintenant à l’égal d’un prophète. Il les connaissait