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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/542

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au-dessous de la ceinture, laissant voir les longs scapulaires flottant sur les culottes blanches, et les maigres jambes en bas blancs couleur de vieille crème ! Et là-bas, à l’autre bout de la place, que de perruques de satin, que de jupes de velours ! Et ces filles, qui ma foi n’étaient pas laides, comme elles ressemblaient peu, avec leurs robes sombres qui leur montent jusqu’au cou, aux belles filles d’Ukraine, dont la chemise largement ouverte laisse voir si agréablement la poitrine !

Cependant Rabbi Naftali avait terminé son discours. L’officier des Cosaques s’était redressé sur sa selle, et s’adressant à ses hommes : « Mes enfants, leur dit-il, nous ne sommes pas venus ici en expédition punitive. Nous sommes ici en amis. Vous serez bien traités, bien logés, bien nourris. De votre côté, soyez sages ! Que je n’apprenne pas qu’on a rien volé chez l’habitant, ni bétail, ni volaille, ni fourrage. Surtout ne touchez pas aux femmes ! Vous m’avez compris, enfants ! »

Ces mots du Capitaine étonnèrent profondément les soldats. Que venait-on faire chez ces Juifs ? Pourquoi y venait-on en amis ? Mais ce n’est pas l’affaire d’un Cosaque de réfléchir sur un ordre. Le Capitaine a parlé et le Cosaque obéit.

L’officier et cinquante hommes prirent le chemin du château. Le reste du détachement se dirigea vers la cour du Zadik.

Des lits ! Des paillasses ! Des draps ! Et des tables dressées comme pour un banquet de noces, avec des assiettes, des verres et des bouteilles d’eau-de-vie. Les cavaliers du Tsar n’en croyaient pas leur vue ! Qui donc aurait jamais pu croire que ces Juifs avaient du bon ?… On leur servit un festin magnifique ; et quand ils eurent bu et mangé tout leur saoul (sans pourtant venir à bout de tout ce qu’on leur apportait) ils se mirent à déambuler dans l’enclos du Rabbin Miraculeux. Ils trouvèrent un grand plaisir à regarder un petit vieux, habillé de satin noir, en culotte blanche et en bas blancs, passer délicatement sur sa langue, pour en éprouver le fil, un petit rasoir brillant, puis saisir des poulets que lui présentaient des servantes, et leur trancher à demi l’œsophage, sans qu’une seule goutte de sang parût seulement sur la plume… Ils le virent, un moment plus tard, avec la même adresse, passer cette fois sur sa langue un énorme couteau, puis se mettre à genoux devant un bœuf de Tcherkass, prononcer quelques mots magiques, et l’expédier