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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/475

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pendant la guerre, le ne suis pas forcée de réparer les torts que vous vous faites à vous-mêmes. » Que des ouvriers, qui sont tous ou presque tous d’excellents patriotes, n’aient pas su mesurer les graves conséquences de grèves où n’était engagée aucune question corporative, c’est un grand sujet de tristesse pour ceux qui les jugent sans prévention. Ne tombons pas dans l’injustice des gens qui reprochent aujourd’hui à la classe ouvrière de n’avoir pas supporté, pendant la guerre, une part de sacrifices proportionnelle ù celles des autres classes sociales. Sans doute, il a bien fallu faire fonctionner les fabriques de canons et de munitions et entretenir le travail dans les mines. Mais, la première condition de la victoire était que chacun, à son poste, dans les usines comme au front, accomplit simplement son devoir tout entier. L’ouvrier est allé à l’atelier, lorsqu’il y a été envoyé; il est allé aux tranchées, lorsqu’il y a été appelé; et partout, il s’est conduit avec une claire conscience de ses obligations envers la patrie. C’est ce qu’aucun homme politique responsable ne saurait oublier.

Par suite de quelle erreur de vision des Français qui ont donné, pendant plusieurs années, tant de preuves de leur dévouement à la cause commune, n’aperçoivent-ils pas le péril que des grèves où ne sont pas en jeu des intérêts professionnels peuvent, à l’heure actuelle, faire courir au pays? Solidarité, que de fautes ne commet-on pas en ton nom ! Certes, c’est un sentiment très noble qui pousse un syndicat à prendre parti pour un autre et à entrer en ligne, à côté des camarades, sans même savoir exactement ce dont ils se plaignent et ce qu’ils désirent. De toutes les passions, bonnes ou mauvaises, qui conduisent les hommes, la solidarité est, à la fois, l’une des plus puissantes et l’une des plus fécondes; et elle s’est développée, avec une intensité singulière, dans les démocraties modernes, sous l’influence du milieu industriel ou administratif, des progrès économiques et sociaux, et des législations libérales. Mais la solidarité ne remplit utilement son office que si, dans le domaine où elle s’exerce, elle ne porte pas atteinte à des intérêts plus généraux. Elle doit, si je puis dire, évoluer dans des cercles concentriques de rayons de plus en plus grands : la famille, la corporation, la patrie, l’humanité ; et c’est un aussi grand sacrilège de dresser la famille ou la corporation contre la patrie, que de tourner la patrie contre l’humanité. La solidarité corporative est une belle chose; la solidarité nationale est une chose plus belle encore, et plus large, et plus nécessaire à la vie des sociétés civilisées.