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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/474

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braves cheminots qui, pendant la guerre, avaient vaillamment continué leur service sous le feu de l’ennemi et qui, après avoir si efficacement contribué à la victoire, ne comprenaient pas qu’on risquât aujourd’hui de la compromettre par de stériles conflits. Ni promesses ni menaces ne les ont déterminés à se croiser les bras ou à déserter leur poste; et, dès le 2 mai, leur fermeté a tenu en échec les désorganisateurs des services publics.

Mais les chefs de la Confédération générale du travail, poursuivant un plan politique, ont résolu de jeter dans la bataille, paquets par paquets, des forces nouvelles. Inscrits, dockers, mineurs, chauffeurs et cochers, employés du métro, ouvriers de la métallurgie, du bâtiment, de la marine fluviale, ont été successivement chargés d’appuyer la minorité des cheminots contre la majorité qui voulait travailler, de façon que, si l’incendie s’éteignait sur un point, il se rallumât aussitôt sur un autre. Les directeurs de la grève ont pris soin de nous dire que leur initiative n’était pas dirigée contre la nation, mais contre le gouvernement qui n’avait rien fait pour diminuer la cherté de la vie, et ils ne se sont pas aperçus, semble-t-il, qu’à empêcher les arrivages maritimes, à supprimer la circulation des trains et à suspendre l’extraction du charbon, ils n’aboutiraient qu’à rendre la vie plus chère encore et plus difficile. Les mineurs du Nord et du Pas-de-Calais ont, d’abord, refusé de s’associer à des manifestations dont, mieux que d’autres, ils apercevaient le danger et, pour que des défections se produisissent parmi eux, il a fallu qu’ils fussent soumis à une savante pression. A Bruay ou à Nœux-les-Mines, je les ai vus à l’œuvre pendant la guerre ; le bombardement n’interrompait pas leur travail et ils n’avaient d’autre pensée que le salut de la patrie. A Lens, je les ai visités après la libération, au milieu de leurs puits inondés par les Allemands, et ils ne m’ont parlé que de la nécessité de faire renaître le plus rapidement possible, aux frais des vaincus, leur pays ravagé. Comment auraient-ils obéi de gaieté de cœur à un mot d’ordre que la plupart d’entre eux désapprouvaient?

Au total, la grève, condamnée par le sentiment public, n’a pas éclaté, comme un coup de foudre, avec ce caractère d’universalité qu’avaient rêvé les organisateurs; elle s’est traînée avec des soubresauts; mais elle n’en a pas moins été, en définitive, très dommageable à l’intérêt national. Quelle force pour l’Allemagne, lorsque nous lui réclamons des livraisons de charbon, que de nous pouvoir répondre : « Commencez par ne pas arrêter votre propre exploitation. Je suis obligée de réparer les torts que je vous ai causés