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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/439

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apercevant le curé Barret : — « L’abbé, dit-il, allez me chercher mes besicles qui sont sur ma table de nuit » ; et le vénérable prêtre, obéissant, tout en larmes, présente les lunettes en s’inclinant jusqu’à terre. Le notaire Adnet arrive à ce moment : il vient d’apprendre ce qui se passe ; il est si ému qu’il s’approche, les bras ouverts, prêt à embrasser le prince ; mais celui-ci, dédaigneusement, lui tend la main sur laquelle l’autre applique un baiser respectueux. Et tous les convives, — ce que la société Vitryate compte de plus riche et de mieux posé, — sortent de l’hôtel avec l’inculpé que le gendarme emmène : on le suit jusqu’à la prison, et, derrière, par la ville en rumeur, viennent les domestiques apportant les plats et les vins du souper qui va se poursuivre à la geôle jusque bien avant dans la nuit.

Ce prélude donne le ton de cette détention préventive : tous les jours baise-main, quatre repas plantureux servis dans des vaisselles de prix par les domestiques de la maison Jacquier ; aux heures où « la Cour » n’est pas réunie, le prisonnier n’est jamais seul : ses fidèles se relaient auprès de sa personne afin qu’il ne s’ennuie pas ; il a un secrétaire qui dépouille son courrier et auquel il dicte sa correspondance, — il n’écrit guère et ne signe jamais. — Le dimanche, quand, à l’heure de la messe, le « polisson » se rend à l’église, il est toujours suivi d’un valet porteur d’un coussin et d’un livre d’oraisons… Tout ce qu’apprenant, le préfet du département conseille d’abandonner les poursuites et d’envoyer tous ces extravagants « à l’hôpital des fous. » Mais Batelier tient bon ; il sait qu’on l’accuse de commettre un nouveau régicide et peut-être apporte-t-il à l’instruction de l’affaire une animosité personnelle : il prolonge l’enquête durant cinq mois et, le 11 février 1802 seulement, le tribunal de Vitry condamne à quatre ans d’emprisonnement Hervagault qui, durant l’audience, abrite sa dignité dans un mutisme presque absolu. Là dame Saignes, accusée de complicité, entend prononcer en sa faveur un verdict d’acquittement.

Les deux parties firent appel : le procureur avec l’espoir d’obtenir la condamnation de Mme Saignes, les partisans d’Hervagault dans la certitude que ce jugement inique, uniquement inspiré des rancunes de Batelier, serait réformé devant un autre tribunal. Jamais, en effet, de mémoire de procédurier, une condamnation pour escroquerie n’avait été prononcée sans qu’une plainte fût au préalable déposée : or, non seulement les