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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/437

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d’Hervagault, auquel une intrigue encore confuse l’a rivé, lui servira de refuge contre la malignité des hommes : s’il le rejette, ce sera la prison d’Etat, la mise au secret, l’empoisonnement… Et Savine répète à son cher prince : — « Monseigneur, vous êtes Hervagault, ou vous êtes mort ! » L’ex-évêque ne borne pas à ce conseil ses bons offices : c’est lui qui va entreprendre l’instruction du détenu, le préparer à remonter un jour sur le trône ; il se fera son professeur, son guide ; lui donnera des leçons de latin, de littérature, d’histoire ; et, pour la première fois depuis son abjuration, il rouvre un catéchisme, — catéchisme orthodoxe, — afin que l’ancien élève de Simon, qui ne sait plus ses prières, soit élevé dans la loi de ses ancêtres. Et il n’y a pas sans doute dans notre histoire un trait plus révélateur du formidable désarroi moral et des bouleversements sociaux occasionnés par la Révolution que ne l’est cet épisode, presque ignoré, d’un enfant perdu salué roi par quelques provinciaux, façonné aux « devoirs de la couronne » par un démocrate notoire, et instruit de la religion de ses prédécesseurs, les monarques très chrétiens, par un renégat excommunié.

Après avoir reparu, durant six mois, à sa bibliothèque, Savine retrouva, en 1801, Hervagault à Vitry-sur-Marne et le prépara à la première communion ; il lui procura différents ouvrages sur la Révolution, lui traça un programme d’études et reprit les leçons de latin. On s’étonne de voir ce prélat, ayant jadis connu la Cour et son personnel, converser des choses du passé avec l’adolescent qu’il croit être le fils de Louis XVI, et ne pas être détrompé après ces échanges réitérés de souvenirs communs : au contraire, sa foi en la personnalité du prince s’affirme de jour en jour. L’abbé Barret, « l’aumônier » et, par conséquent, le confesseur du pseudo-prince, est aussi l’un de ses plus enthousiastes partisans, et il y a là un fait troublant qui n’a pas échappé aux historiens d’Hervagault ; ceux mêmes qui n’ont jamais admis la possibilité de son origine royale, frappés de cette sorte d’épidémie de crédulité, en arrivent à se demander si cet enfant « n’a pas surpris quelque confidence, quelque secret ignoré de tous ; s’il n’a pas été mêlé, en comparse, à l’une ou l’autre des intrigues du Temple : » on n’aperçoit pas, en effet, qui aurait pu faire la leçon au fils du tailleur de Saint-Lô et l’instruire, même sommairement, de certaines particularités de la vie de Versailles, des Tuileries et