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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/411

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influences qui l’ont produit ? Le puissant et singulier caractère que l’on voit apparaître dans l’âme anglaise au temps des premières prédications puritaines, (rien ne le manifeste encore dans Shakspeare), qui a faibli, et puis s’est renouvelé au commencement du XIXe siècle, ne semble pas devoir durer toujours.

Dans l’Angleterre de notre temps, nul n’a travaillé avec plus de ferveur et de constance que Kipling à le défendre. Cet enfant de Bombay, qui a si profondément subi les influences de l’Orient, est pourtant le dernier poète anglais voué à l’idée anglaise de l’âme autonome se gouvernant pour le devoir. J’ai cité le morceau final, sur la nécessaire Justice, de ses poèmes de guerre. Dans le même livre, il en est un autre, de sujet plus haut encore, qui sans doute fut écrit après celui-là, et c’est celui qui figure en tête du recueil, la dédicace aux « Sept Guetteurs » dont nous avons déjà dit le sens, mais il faut en répéter ici le vers essentiel. A l’homme dont le Tentateur veut exciter la volonté de puissance, l’esprit de l’homme dit tout bas : « Le Royaume, le Royaume est en toi ! »

Ainsi le dernier mot de Kipling est le premier. Après l’Armageddon, à laquelle il a pensé si longtemps, revoyant tout ce qu’il a connu, et qu’il vient de dire, du mal et du bien qu’ont opposés la guerre, — l’orgueil, la convoitise, la bestialité, le courage, la patience, le sacrifice, — son ultime parole est la même que nous avions entendue dans l’ardente et grave poésie de sa jeunesse, la même que développe avec tant de grandeur et de religieuse énergie l’hymne de Mac-Andrew : absolu de la conscience maîtresse de la volonté. Dans l’intervalle, la même idée anime toute son œuvre, traduite au dehors en tant de formes vivantes. Idée pratique avant tout, par-là même non poétique, diront quelques-uns, s’ils jugent a priori, ceux qui posent que l’art n’a d’objet que lui-même, que toute sa fin est d’enchanter la vie, non de la servir pour la purifier et en accroître l’énergie. C’est que nous sommes là devant la poésie d’un monde différent du nôtre, un monde né d’une autre culture, et dont bien d’autres modes, activités, si nous ne faisons pas un effort pour changer un instant de point de vue, nous demeurent inintelligibles. Il y eut en Grèce une poésie qui tint tantôt de la danse, et tantôt de la contemplation. Il y en eut une autre en Palestine, tout enflammée par l’idée de