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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/400

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à peu les champs que j’avais toujours connus. — IL y a si longtemps que je suis ici !

J’ai vu six cents matins ternir nos lampes, — à travers la bande non masquée de peinture, autour du vitrage ; — et le soleil aller et venir le long du vitrage — deux fois depuis que je suis ici.

Les trains sur les voies de déchargement nous appellent — chaque fois qu’ils nous apportent leurs cent mille lingots. — Nous leur donnons ce que nous avons de fini. Ils l’emportent où on en a besoin. — C’est pour ça que nous sommes ici !

La haine de l’homme passe comme passe son amour. — Dieu a fait la femme pour être toujours la même. — Celles qui portent le fardeau, ce n’est pas elles qui donneront jamais le pardon, — aussi longtemps qu’il y en aura ici.

Autrefois je fus une femme, mais c’est fini pour moi. — Tout ce que j’ai aimé, attendu, est mort avec moi. — Mais le Seigneur m’a laissée pour servir le Jugement. — Servir ses Jugements, c’est ce que je fais ici.

Canons dans les Flandres, canons des Flandres ! — (J’ai eu un fils qui les pointait jadis). — Obus pour les canons des Flandres, des Flandres ! — Obus pour les canons des Flandres ! Nourrir les canons !


Il faut lire dans le texte ce sombre refrain de l’idée fixe pour connaître de quelles musiques cette poésie est capable. Guns in Flanders, Flanders guns — Shells for g uns in Flanders ! Feed the guns ! Sombre, sourde tonalité, menaçante rumeur de ces mots qui se répètent, se prolongent comme un lointain grondement d’orage, comme la palpitation de la canonnade d’Ypres et de Nieuport, qu’on entendait continuellement de la côte anglaise.

Mais si intense que soit le sentiment qui s’exprime en de telles strophes, le jeu d’art, l’invention du poète forcent encore l’attention. Il en est d’autres, d’où l’art semble disparaître, tant l’âme s’y exhale de façon nécessaire et directe. Ici, plus de musiques : ce sont les accents mêmes de la douleur et du ressentiment que l’on perçoit : douleur, non d’un seul homme, semble-t-il, mais de tous ceux dont les fils sont morts ; ressentiment contre ceux-là dont les péchés d’omission et de commission ont causé leur mort. Voilà ce que dit le poème nommé de ce nom de deuil : Les Enfants. On en sentira mieux la plainte si l’on se rappelle ce conte énigmatique, écrit quinze ans plus tôt, Eux, où le poète, déjà frappé comme père, évoquait des rires, de puériles voix entendues partout dans une