Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/40

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


contrées. L’ayant empli de son esprit, il le transporta en Pologne, sous le grand sapin poussiéreux, et lui donna le métier de voiturier, qui ne peut être que le métier d’un Juif dépourvu de tout savoir, car il oblige celui qui le pratique à passer son existence dans la compagnie des bêtes, qui sont des êtres impurs, et à vivre sur les grands chemins, toujours loin des synagogues, toujours négligent des rites, et pour ainsi dire exilé des commentaires de la Loi.

Mais justement l’Eternel envoyait son voiturier pour dire à toute la Pologne qu’il n’avait pour agréable que la joie, les chants, les lumières et les festins du samedi. Et pour faire éclater aux yeux que le paysan des Carpathes était bien son messager, il faisait pour lui ce miracle : quand le vendredi soir, où l’heureux jour du samedi commence avec la première étoile, le voiturier et sa charrette se trouvaient encore à cent verstes de la plus proche synagogue, et qu’il était bien impossible, même avec des ailes d’oiseau, d’atteindre le Saint Lieu avant que l’étoile eût paru, alors, abandonnant ses rênes, l’envoyé du Seigneur tournait le dos à son cheval déjà tout fourbu de sa course, et en quelques secondes la charrette, emportée par le souffle divin, s’arrêtait devant la chère synagogue.

Tous les Juifs de Pologne et de la Petite Russie s’embarquèrent dans cette charrette, cette charrette merveilleuse du voiturier des Carpathes, qu’on n’appelait plus que Bal chem tov, « l’Homme de bonne renommée. » Tournant le dos au vieil attelage, à la bête fourbue du Talmud, qui ne pouvait les conduire assez vite à leur gré au royaume de Dieu, ils firent comme leur voiturier : ils s’abandonnèrent au miracle et s’élancèrent dans la nue… Tout ce qu’il y avait, dans l’âme juive, de vacant, d’inoccupé, d’insatisfait depuis des siècles, s’emplit soudain de rêveries. Cette âme indisciplinée, dont se plaignait déjà Moïse, et que le Talmud maintenait avec une si grande rigueur dans les bornes de la Loi, cette âme juive toujours en révolte, que Dieu seul a pu mater, et encore ! s’évadait dans l’enthousiasme et les grands délires mystiques.

Oh ! peuple étrange d’Israël, plein de déraison et d’excès ! Le Seigneur lui avait dit par la bouche de son messager : « Tu es trop loin de moi, et les commentaires de tes docteurs t’éloignent de moi davantage, et tes synagogues sont devenues le séjour de l’orgueil et de la mort. » Et Israël s’était