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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/39

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des deux lions de Juda. On ne s’enivrait plus à la source d’eau vive. Ces Juifs ne s’intéressaient vraiment qu’au vieux livre subtil et bavard, où, depuis la destruction du Temple, les docteurs ont entassé arguments sur arguments, pour fixer et emprisonner dans des rites sans nombre la vie et la pensée d’Israël. Avec une ardeur insensée, le front penché sur le Talmud, ils tournaient sous leurs doigts fiévreux ces pages lourdes de toutes les chaînes dont les rabbins, depuis des siècles, avaient chargé leur esprit. Un à un ils s’arrachaient tous les poils de la barbe, dans leur effort pour se conduire à travers ce labyrinthe d’une logique extravagante, avec toujours l’espoir secret de faire briller leur esprit, d’ajouter une argutie à tant d’autres arguties, une ronce à tant d’autres ronces, un problème de plus à tant d’autres problèmes, dont rien en vérité ne saurait donner une idée que la lecture des in-folio de ce vieux grimoire bizarre. Et dans cette poursuite acharnée, sans doute l’esprit de tous ces Juifs avait gagné, au cours du temps, une agilité prodigieuse, mais toutes les âmes étaient mortes, les imaginations éteintes, les cœurs inoccupés. Et l’arbre, jadis fier et haut, avait fini par devenir ce sapin pourrissant, si triste dans l’immense plaine, avec ses branches qui se courbent jusqu’à terre sous le poids de tant de choses mortes, de tant de brindilles accumulées par tant d’automnes d’autrefois, de tant de mousses qui épuisent sa sève, de tant de toiles d’araignées que depuis des siècles et des siècles ont tissées sur lui les docteurs.

« Non ! dit le Seigneur, j’ai bien voulu que le Temple fût détruit, Jérusalem renversée, et tous ses habitants passés au fil de l’épée ou dispersés par le monde ; j’ai bien voulu que mon peuple d’Israël connût des tribulations sans nombre, qu’il fût humilié, calomnié ; j’ai voulu tout cela, afin de faire éclater aux yeux que ce peuple était mon peuple, que ces Juifs étaient mes Juifs. Mais je n’ai pas voulu que leur cœur devint semblable à l’épine, et qu’ils n’entendissent plus mon tonnerre qu’à travers la poussière des livres et les criailleries des rabbins ! »

Alors le Seigneur, l’Eternel, étendit sa main puissante ; et dans les forêts des Carpathes, où sous les arbres centenaires habitent ensemble l’ours et l’abeille, sa droite alla chercher un pauvre bûcheron, le plus ignorant des hommes de ces agrestes