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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/386

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conquérant et botté, au cliquetis de l’éperon, au traînement du sabre, le rude coudoiement qui pousse un Anglais au bas du trottoir. D’une telle expérience, un poète intuitif, et qui a chanté la fierté de l’Empire britannique, garde un durable souvenir. Dès lors, dans sa poésie principale, les avertissements se répètent. Tout le Prélude des Cinq Nations (1903) est une saisissante prédiction — postérieure, sans doute, à toutes les autres du livre. Songeant aux multiples présages auxquels une Angleterre aveugle a refusé de prendre garde, le poète les rappelle en une suite sybilline d’images :


« Avant que la nuit éclate en tempête, — avant que se soulève la fureur de la mer. — vous savez quels souffles intermittents préparent — le chemin du vrai cyclone ; — jusqu’à l’instant où le vent déchaîné — chasse tout de l’esprit, — sauf l’angoisse du malheur : un malheur qui, diront les augures, les a saisis, sans abris, tombant d’un ciel serein.

« Et avant que les fleuves se liguent contre la terre — pour la dévaster de leurs crues, — vous savez que les eaux s’infiltrent, stagnent — là où jamais ne s’était montrée l’eau. — Mais qui donc y fait attention, — jusqu’à l’heure où les champs sont noyés, — où les cadavres flottants — crient au ciel ce que ces pauvres auspices voulaient nous signifier ? »


Suivent d’autres évocations : celle du cristal magique où l’on se penche pour épier le Destin, où l’Ombre se forme et « passe comme une haleine, » — et nul n’a compris le signe. Et puis l’image des temps où les hommes stupéfaits verront la Terre, dans une sueur de souffrance, enfanter le Désastre, « avant que les années interrompues renaissent — et s’entre-regardent étonnées, — avant que les vieilles Divinités qui se jouent des hommes, — soient mortes comme Samson, en tuant. » Et pour finir, l’appel « aux hommes ailés qui surgiront de l’aile du Destin, et posséderont nos petites vies, et les assemblant (suivant leur dignité) dans la tâche impériale, feront face au Jour géant. »

Quelle certitude et plénitude de vision en ces strophes liminaires ! Le hasard ne produit pas cette vision : elle n’est pas le fait d’une inspiration fugitive, En langage moins tendu, moins oraculaire, plus humain, mais presque toujours symbolique encore, dix poèmes, les plus graves, les plus grands, de ce recueil qui n’en compte que quarante, nous présentent les moments