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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/383

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l’Angleterre ? » Ne voyageant plus, attaché désormais à un coin du vieux sol où vécurent attachés tant d’hommes de sa race, derrière les vivants il a vu les morts, qui n’imaginaient pas l’Empire, et dont les vertus ont préparé l’Empire ; et cette terre partout marquée de leur trace, il l’a aimée, simplement, comme ils l’avaient aimée. « La terre et les morts : » son patriotisme moins superbe que dans sa jeunesse, plus intense, plus tendre, plus voisin du nôtre, s’est nuancé d’un rêve semblable à celui qui se concentre aujourd’hui en cette formule française, et qui s’est traduit dès le XIe siècle par le mot de « douce France. »

Mais la première vision demeure : elle s’est seulement approfondie. Elle embrasse maintenant la vie totale de la ruche anglaise. Le sentiment de la société présente, formée par les vivants qui se doivent le service et le doivent aux générations futures, s’est complété par celui du lien de ces vivants et de toutes les générations antérieures. Non, certes, que Kipling ait autrefois négligé le souvenir des morts : ils ont leur chant dans la « Saga des Anglais. » Mais il n’évoque alors que les pionniers des nouvelles Angleterres, ceux « dont les os verdissent au fond des mers » ou marquèrent les premières pistes dans la Prairie et dans le Veldt. Il ne s’agit pas de tous ces millions dont les poussières, mêlées, au cours de dix siècles, à la terre anglaise, en font la sainteté pour un cœur anglais.

Dira-t-on que son amour de la patrie est plus fervent aujourd’hui qu’autrefois ? Mais parce que l’on connaît mieux l’objet aimé, l’aime-t-on davantage ? C’est parce qu’on l’aime absolument qu’on veut toujours le mieux connaître, — jusqu’en ces dessous d’âme, jusqu’en ces lointains du passé dont ne rêve pas un jeune poète devant la beauté qui l’excite d’abord à la lyre. Le patriotisme de Kipling fut la passion qui commanda sa vie. Ingénument elle se déclare dans son premier poème, écrit à seize ans, et secrètement elle frémit dans celui qu’il a daté de la veille de l’armistice. Passion inquiète, toujours présente, passion active, qui l’a dévoué, consacré, marqué d’un signe à part.

Pour une âme ainsi possédée, on conçoit ce que fut l’approche et puis l’arrivée de la Grande Guerre. Une sensibilité spéciale et dès longtemps entraînée le préparait comme nul autre à répondre au formidable événement, à le percevoir je ne dis pas en lui-même, en sa réalité extérieure, en toutes ses