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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/378

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insensible et sûre, sans qu’ils sachent comment, elle peut reprendre les hommes de cette race, quels souvenirs, quels secrets elle finit par leur murmurer, Kipling, revenant des nouveaux mondes et de tous les pays de l’Empire, l’a connu d’expérience, et il l’a dit dans une de ses nouvelles. On se rappelle ce couple de fiévreux, instables Américains revenus par hasard au pays de leurs pères, envahis peu à peu par le charme étrange, et finalement enchantés, oui, immobilisés là, y poussant comme d’invisibles racines, par où leur arrivent, de jour en jour, les mystérieuses, les calmantes influences du sol. Mais la nouvelle ne met en scène que les humains qui passent et, sans la comprendre, subissent cette sorcellerie. Dans le chant final, — trop lent, trop recueilli pour qu’on parle ici de chanson, cette âme éternelle du pays s’exprime directement :


Je suis la terre de leurs pères, — en moi persiste la vertu. — Je ramène à moi mes enfants, — quand certains jours sont accomplis.

Sous leurs pieds, dans les herbes, — court mon insistante magie. — Ils reviendront comme des étrangers. — ils resteront comme des fils.

Sur leurs têtes, dans les branches — de mes vieux arbres, pour eux nouveaux, — je tisse une incantation, — et je les attire à mes genoux.

Senteur de fumée dans le soir, — odeur de pluie dans la nuit, — les heures, les jours, les saisons — ordonnent justement leurs âmes.

Et enfin je leur découvre le sens— de toutes mes mille années, — et enfin je remplis leur cœur de certitude — en remplissant leurs yeux de larmes [1].


Des larmes, comme cela est nouveau pour nous dans la virile poésie de Kipling ! Nous sommes loin ici des impériales sonneries et des grandes orgues du début. La musique de l’Empire vibrait au souffle d’une volonté élancée vers le futur. Celle-ci n’est que de la patrie : petite voix qui monte en nous du profond de la terre et de tout le passé. On dirait que celui qui l’écoute ici, avec une attention si tendre, a connu la fatigue des pays étranges où le jour est trop vite éblouissant, toute la nature trop brusque et violente, où rien n’est d’accord avec notre être atavique et profond. On dirait que lui aussi a connu là-bas la nostalgie qui tourmente tels personnages de ses

  1. The Recall, dans An Habitation enforced.